J'ai déchiffré une ancienne stèle Maya

Ulysse Lubin

21/4/2021

3

min de lecture

J'ai déchiffré cette stèle :

La stèle 3 de Piedras Negras
Dessin de David Stuart, modifié par Harri Kettunen

Elle fut érigée il y a plus de 1 350 ans à Piedras Negras, dans l'actuel Guatemala.

Quel message se cache derrière ces hiéroglyphes ?

Voici l'histoire de ce défi qui m'aura obsédé pendant des semaines :

L'origine du défi

Tout a commencé au Yucatán, dans les ruines de Chichén Itzá. À chaque équinoxe, un jeu d'ombre et de lumière fait apparaître l'illusion d'un serpent glissant le long des marches de la pyramide de Kukulcán, la divinité mésoaméricaine du serpent à plumes. Ce détail prend une autre dimension quand on sait que cette pyramide compte exactement 365 marches, soit le nombre de jours d'une année solaire.

En contemplant les glyphes gravés dans la pierre, j'étais frappé par la pensée que ces mêmes signes avaient été contemplés par des yeux mayas il y a plus d'un millénaire. Quels secrets ancestraux pouvaient bien dissimuler ces inscriptions ?

De retour à l'hôtel, je me suis immergé dans Introduction aux Hiéroglyphes Mayas, un ouvrage de Harri Kettunen et Christophe Helmke. Il contient des reproductions de stèles dont certaines sont traduites. C'était décidé : j'allais déchiffrer une stèle moi-même.

J'ai contacté Harri Kettunen, docteur en archéologie précolombienne. Il m'a envoyé le dessin de la stèle 3 de Piedras Negras, que vous voyez en haut de cet article.

La femme qui a tout rendu possible

En observant ces formes, je me suis senti dépassé. Et puis le personnage central m'a semblé familier. Je l'avais déjà vu : dans un documentaire sur l'histoire du déchiffrement maya, en illustration des travaux de Tatiana Proskouriakoff.

Tatiana Proskouriakoff était une architecte américaine d'origine russe. En 1936, elle rejoint une expédition à Piedras Negras comme illustratrice. Grâce à ses relevés précis, elle redonne vie à tous les sites mayas de la région. Pendant deux décennies, elle est l'une des rares femmes à s'imposer dans ce domaine majoritairement masculin.

Sa plus grande découverte date de 1960. Au musée Peabody de Harvard, elle démontre que les stèles de Piedras Negras ne racontent pas les légendes des divinités, comme le croyaient ses contemporains, mais l'histoire des souverains de la cité.

Cette déduction a révolutionné la compréhension des artefacts mayas. Pour moi, elle offrait une piste précieuse : la figure sur ma stèle était Lady K'atun Ajaw de Namaan, l'épouse de K'inich Yo'nal Ahk II, un souverain de Piedras Negras.

Mon process de déchiffrement

J'avais désormais un contexte, mais aucune idée de la façon dont les mayanistes s'y prenaient pour déchiffrer un texte. J'ai appliqué ma propre logique : diviser la stèle en un tableau où chaque case correspondait à un glyphe.

Lorsque l'on se lance dans un puzzle, on commence par les éléments les plus abordables : les coins et les bords. J'ai procédé de même, en cherchant les nombres et les dates.

La numération vicésimale

Les Mayas utilisaient un système en base 20, avec des chiffres allant jusqu'à 19. Pour les figurer, ils combinaient :

  • Un point pour 1
  • Une barre pour 5
  • Une coquille pour 0

Détail vertigineux : ils ont indépendamment inventé le concept de zéro, bien avant qu'il ne soit introduit en Europe par les mathématiciens arabes (qui l'avaient eux-mêmes hérité des Indiens). Cette coquille symbolisait le vide.

Les trois calendriers imbriqués

Pour lire les dates, il fallait comprendre les systèmes calendaires mayas. Ils en utilisaient trois simultanément :

  • Le Tzolk'in, calendrier rituel de 260 jours
  • Le Haab', calendrier solaire de 365 jours (les 365 marches de Kukulcán reviennent ici)
  • Le Compte Long, qui mesure les jours depuis la création du monde selon les Mayas

Tzolk'in et Haab' s'imbriquent comme les engrenages d'une horloge : la même combinaison ne se reproduit que tous les 52 ans.

Pour nous, une date est un simple point sur une frise unidimensionnelle. Pour les Mayas, c'était le reflet d'une cosmologie où le temps se lit à travers plusieurs référentiels en même temps.

L'analyse phonétique

Une fois les dates identifiées, j'avais cinq repères sur la stèle. Mon tableau se précisait, mais il restait des trous. Pour les combler, j'ai plongé dans l'analyse phonétique des glyphes.

Les glyphes mayas sont arrangés en deux colonnes, lus de gauche à droite et de haut en bas. Un glyphe peut contenir jusqu'à six signes, parfois imbriqués les uns dans les autres ou partiellement cachés. Ils peuvent même fusionner pour unir leurs attributs. Ils sont tantôt phonétiques, tantôt logographiques.

Cette diversité offrait aux scribes une grande liberté d'expression. Et elle rend le déchiffrage redoutable.

Muni d'un syllabaire et d'un dictionnaire classique maya-français, j'ai passé des jours entiers à écumer les mots qui pouvaient correspondre. Hypothèse, vérification, impasse, nouvelle piste. Jusqu'à ce que la toile soit complète.

Le message décrypté

Trois semaines avaient passé entre Chichén Itzá et le moment où j'ai envoyé ma transcription à Harri Kettunen. Sa réponse :

« Beau travail ! Toutes les analyses sont correctes ! »

Voici le message qui, gravé dans la roche, a traversé plus d'un millénaire :

« Le 5 juillet 674 naquit Lady K'atun Ajaw de Namaan. Le 19 novembre 686, elle fut présentée aux côtés de K'inich Yo'nal Ahk II. Le 19 mars 708 naquit Ju'ntahn Ahk, la princesse du Soleil. Le 26 août 711, Lady K'atun Ajaw "saisit" le trône. C'était la fin d'un cycle de 25 tuns (soit environ 25 années) sous le règne de K'inich Yo'nal Ahk II, son mari. Le 3 décembre 711 marqua la fin du 14e katun (un cycle d'un peu plus de 276 années). »

Harri Kettunen a attiré mon attention sur l'origine de Lady K'atun, native de Namaan, un royaume plus modeste situé à environ 40 kilomètres à l'est de Piedras Negras. Sa provenance mettait en lumière les alliances stratégiques formées entre les cités mayas par des mariages.

Un détail me tracassait : la « saisie » du trône par Lady K'atun, un quart de siècle après ses noces. N'était-elle pas déjà au pouvoir ?

J'ai eu l'occasion d'échanger avec Ramzy Barrois, qui a traduit l'ouvrage de Kettunen et Helmke en français. Il propose une autre lecture : Lady K'atun n'aurait pas accédé au trône lors de son mariage, mais 25 ans plus tard. La première reine n'aurait pas été fertile, et à sa mort, Lady K'atun aurait officiellement « pris le trône ».

Et votre date de naissance ?

Maintenant que vous savez compter en maya, n'êtes-vous pas curieux de connaître l'écriture de votre date de naissance en compte long ?

Je suis né le 9 février 1994, ce qui nous donne 12.19.0.15.10.

Depuis la création du monde selon les Mayas, je suis né après :

  • 12 bak'tuns (soit 12 × 144 000 = 1 728 000 jours)
  • 19 k'atuns (soit 19 × 7 200 = 136 800 jours)
  • 0 tun (soit 0 × 360 = 0 jour)
  • 15 winals (soit 15 × 20 = 300 jours)
  • 10 k'ins (soit 10 × 1 = 10 jours)

Dans le calendrier sacré Tzolk'in (260 jours), je suis né un 4 Ok. Dans le calendrier solaire Haab' (365 jours), un 8 Pax. La nuit était sous la surveillance du Seigneur de la Nuit G4.

Le tout s'écrit ainsi :

Ma date de naissance, en épique

C'est avec une séquence similaire que s'ouvre la stèle 3 de Piedras Negras, avec la date de naissance en compte long de Lady K'atun.

Si vous voulez décomposer la vôtre, cliquez ici.

La fin du monde

Le 21 décembre 2012, une légende a refait surface : la fin du calendrier maya.

La sortie du film apocalyptique 2012 cette année-là n'a fait qu'amplifier la croyance. Je me souviens que certaines personnes de mon entourage étaient légèrement stressées.

Si vous lisez cet article, c'est que les Mayas se sont trompés.

Ou pas.

Cette date est effectivement significative, mais pour une autre raison. Elle marque la fin d'un supercycle de 13 bak'tuns depuis la création du monde selon les Mayas. Elle s'écrit 13.0.0.0.0 en compte long.

C'est tout.

C'est comme lorsque nous sommes passés de 1999 à 2000. Un cycle théorique se termine, un nouveau débute, et le monde continue de tourner.

Le mot de la fin

Cet épisode regroupe toutes les raisons qui m'ont poussé à relever 100 défis à travers le monde : voyager, découvrir des cultures, explorer de nouvelles idées, développer ses propres méthodes, apprendre, se dépasser.

Mais ce que je retiens de cette stèle est ailleurs.

Pendant trois semaines, j'ai cherché à entendre ce que des hommes avaient voulu dire il y a plus de 1 350 ans. C'était une forme de communion silencieuse avec des scribes oubliés.

Maintenant, je n'ai plus qu'à m'attaquer au codex de Dresde.

Pour aller plus loin

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