Le pari du 21e siècle
Faut-il croire en Dieu ?
La Bible dit oui. Nietzsche dit non. Qu’en disent les maths ?
Posons la question à Blaise Pascal, l’un des inventeurs du calcul probabiliste. Dans ses Pensées, publiées à titre posthume au 17e siècle, on trouve une note où il argumente sur cette question.
Le pari de Pascal
Son raisonnement tient en deux hypothèses :
Option 1 : vous pariez sur l’existence de Dieu.
Vous menez une vie pieuse. Prière, messe le dimanche, carême. Pendant 80 ans, vous vous dévouez à une instance qui vous regarde. Puis vous mourez.
Soit il n’y a rien. Dieu n’existe pas. Pas de bol. Vous vous êtes privé d’une vie rock ‘n’ roll pour une récompense fictive. Soit Dieu existe. Jackpot. Les portes du paradis s’ouvrent. Un bonheur infini qui valait bien quelques chapelets.
Option 2 : Vous pariez contre l’existence de Dieu.
Au diable la messe. Vous vivez sans vous priver. Vous péchez : gourmandise, paresse, luxure. Puis vous mourez.
Soit il n’y a rien. Dieu n’existe pas. Vous aviez vu juste. Vous avez bien profité. Soit Dieu existe. Oups. Il ne vous pardonne pas : vous allez en enfer. Vous y retrouvez ceux qui écoutent de la musique fort dans le train. Pour l'éternité.

Quand on regarde les chiffres, même si Dieu n’a qu’1 % de chances d’exister, l’éternité est si grande qu’elle écrase systématiquement tout résultat fini.
Conclusion : pariez sur Dieu, et tenez-vous à carreau.
Voilà. CQFD. Rendez-vous dimanche à la messe.
Ou pas.
Voltaire a jugé l’argument « indécent et puéril ». Il ajoute une objection : ne pas parier que Dieu existe, ce n’est pas parier qu’il n’existe pas (celui qui doute ne mise ni pour ni contre). Diderot, lui, a fait remarquer qu’un imam tiendrait le même raisonnement. Pour quel dieu faut-il donc parier ?
Et puis Dieu, tout omniscient qu’il est, pourrait voir clair dans votre petit jeu et ne pas créditer une foi intéressée. De toute façon, les mathématiques ont fini par montrer que ces histoires d’infini font dérailler les calculs.
Bref, le pari de Pascal a pris un coup de vieux.
Néanmoins, il est en train de renaître. Autrement.
Quatre siècles plus tard
En pariant sur Dieu, Pascal avait posé sans le savoir la première brique d’une science : la théorie de la décision. C’est l’art de choisir rationnellement face à l’incertitude, en pesant chaque option par son gain, son coût et sa probabilité.
L’idée a fait carrière. Elle calcule votre prime d’assurance, agite les marchés financiers et aide des états-majors à décider où frapper. On l'utilise partout.
Partout, ou presque.
Car si notre monde est bel et bien incertain, il demeure une chose, une seule, sur laquelle il n’y a aucun « peut-être ». Un événement sûr à 100 %.
La mort.
Vous allez mourir. Comme tous ceux qui vous ont précédés, comme tous ceux qui vous suivront. Nous, humains, sommes mortels. On se console comme on peut : la mort donnerait un sens à la vie.
Sauf qu’au 21e siècle, des gens sérieux se sont mis à ébranler cette certitude. À glisser un "peut-être" dans le seul "c’est sûr". Avec un nouveau pari.
Un pari qui, cette fois, ne se joue plus au ciel. Mais ici-bas, sur Terre.
Ne pas mourir maintenant
Depuis une vingtaine d’années, des chercheurs changent de regard sur le vieillissement. Et si ce n’était pas une fatalité, mais une maladie ? Un problème d’ingénierie, avec des causes, des mécanismes, et donc, des leviers.
Certains vont plus loin : on pourrait inverser ce processus. Ça paraît dingue. Sauf que la nature le fait déjà. Il existe une petite méduse, Turritopsis dohrnii, capable de rajeunir. Lorsqu’elle est blessée, affamée ou simplement vieille, elle rembobine. Ses cellules adultes redeviennent jeunes. Autant de fois qu’il faut.
Alors, pourquoi pas nous ?
Notre date de péremption n’a pas besoin d’être retirée d’un seul coup. Il suffit de rester en vie assez longtemps pour que la science nous rattrape. De tenir jusqu’au seuil où une année de recherche fait gagner plus d’une année d’espérance de vie. Cela nous rendrait, techniquement, amortels.
Pas immortels, car un bus pourrait toujours nous faucher (comme un poisson peut manger notre petite méduse). Mais on ne mourrait plus de l'intérieur.
Longtemps, cette idée est restée de l’ordre de la science-fiction. Ce qui lui redonne du crédit, comme tant de fantasmes en ce moment, c’est l'IA. Car elle a déjà commencé à craquer la biologie.
Prenez les protéines, ces petites machines qui font tourner nos cellules. Leur fonction dépend de la façon dont elles se replient sur elles-mêmes. Prédire cette forme était un casse-tête qui demandait des mois de laboratoire. En quelques années, DeepMind, le labo IA de Google, en a cartographié près de 200 millions. Quasiment toutes celles connues. Prix Nobel de chimie 2024. C’est une mine d’or pour dénicher plus rapidement des médicaments.
Admettons.
Admettons qu’un jour pas si lointain, on puisse rajeunir nos cellules. L’acte le plus rationnel de notre génération ne serait-il pas de tenir bon jusque-là ? Parce que mourir aujourd’hui, à quelques décennies de ce fameux seuil, ce serait rater le coche de l’amortalité d’un cheveu. Le pire timing de l’histoire.
Le pari : on remplace Dieu par la science, le paradis par le temps.
La mise : une vie disciplinée. Prendre soin de soi et éviter au maximum les grandes faucheuses de notre époque (le cœur, le cancer, la route).
Le gain : ne plus mourir de vieillesse (ou de maladie).

Là où le pari de Pascal déraillait sur l'infini, le nôtre tient debout. Car le gain, aussi grand soit-il, reste fini. Donc calculable. Et nous voilà obligés de parier. Car ne rien changer, c’est déjà miser. Contre soi.
Vivre 1 000 ans, c’est possible ?
Notre génération peut-elle vraiment y prétendre ?
La science avance. La rapamycine allonge déjà la durée de vie de certains mammifères. En rajeunissant les cellules de vieilles souris, des chercheurs ont plus que doublé l’espérance de vie qui leur restait.
L’argent suit. Altos Labs, une boîte soutenue par Jeff Bezos, a été lancée avec trois milliards de dollars. Sa mission : rembobiner l’âge de nos cellules.
La politique s'en empare. En septembre 2025, à Pékin, un micro resté ouvert a surpris un échange entre Vladimir Poutine et Xi Jinping. Xi : « Avant, les gens vivaient rarement au-delà de 70 ans. Aujourd’hui, à 70 ans, on est encore un enfant. » Poutine répond : « Avec le développement des biotechnologies, les organes humains peuvent être transplantés en continu, les gens peuvent rajeunir en vieillissant, et même atteindre l’immortalité. » Hum.
Le plus proche d'y parvenir, c’est peut-être Bryan Johnson, un millionnaire de la tech qui a fait de son corps un laboratoire. Sa devise : Don’t Die. Il est all in. Il claque 2M$ / an pour mesurer chaque organe et régler sa vie au millimètre.
Résultat : son horloge épigénétique tourne autour de 0,5. C'est-à-dire que son anniversaire biologique n’arrive plus qu’une année sur deux. Il a d’ailleurs lancé un classement public, les Rejuvenation Olympics, où des milliers de gens sont en compétition pour ralentir leur vitesse de vieillissement.
On peut trouver ça obsessionnel. Moi, j’aime bien Bryan Johnson. Parce qu’il met sa peau en jeu. Et parce que son message de fond est sain : arrêter de se bousiller au fast-food et de maltraiter son corps.
Malgré cette hype, il semble exister un plafond au-delà duquel le corps lâche. Personne n’a dépassé Jeanne Calment, morte en 1997, à l'âge de 122 ans.
Aussi, les résultats des labos sont à prendre avec des pincettes. Ce qui sauve une souris ne sauve presque jamais un humain : neuf molécules sur dix qui entrent en essai clinique n’arrivent pas jusqu’au patient.
Pendant ce temps, le terrain grouille de vendeurs de rêve. Le marché anti-âge enfle d’année en année. Pilules miracles, cures détox, perfusions de jouvence : chacun veut sa part.
Aujourd’hui, les plus sérieux ont arrêté de promettre des années en plus. Ils parlent de healthspan : vivre non pas plus longtemps, mais en bonne santé plus longtemps. La nuance est énorme.
Le premier humain à vivre 1 000 ans est peut-être déjà né. Peut-être vous. Peut-être Bryan Johnson. Ou personne. On ne le saura pas avant d’y être.
En a-t-on seulement envie ?
Quand je pose la question autour de moi, les réponses sont assez cash. Ou la personne signe sur-le-champ, enthousiasmée par tout ce qu’elle pourrait vivre, ou elle rejette la proposition en bloc.
Personnellement, j’ai plusieurs fois changé d’avis. Au début, la perspective d’une vie millénaire m’emballait. Puis mes attentes ont baissé, jusqu’à me convaincre que 80 années bien remplies, finalement, ce n’était pas si mal.
Et puis Gaïa est née, et l’envie d’une vie longue est revenue d’un coup. Imaginez disputer un double au tennis en famille, avec quatre générations sur le court. Même cinq avec l’arbitre. Ce serait quelque chose, non ?
Le monde change si vite que demain ressemblera à un pays étranger. Et moi, j’aime bien voyager. Peut-être pourrons-nous visiter d’autres planètes ?
La nature même de nos projets changerait. Nous pourrions entreprendre non plus à l’échelle d’une décennie, mais d’un siècle. Comme planter une forêt et s’asseoir un jour à son ombre.
L’immortalité, quelle angoisse. Mais l’amortalité, en gardant une porte de sortie, je me dis, pourquoi pas. Alors, combien miser ?
Mon pari
Je vois la longévité comme un jeu. On peut passer son tour, miser petit ou faire tapis comme Bryan Johnson. De mon côté, j’applique le principe de Pareto (où 20 % des efforts concentrent 80 % des résultats).
Ma première action a été de regarder en face mes comportements à risque. Quand j’étais plus jeune, j’ai grimpé des toits complètement ivre et j’ai failli tomber à plusieurs reprises. Il m’est arrivé de regarder mon téléphone en voiture. En Asie, j’ai conduit des scooters pieds nus, sans casque. Bref.
J’ai arrêté mes conneries, pour éviter de mourir bêtement (et ne plus mettre les autres en danger). C’est la mise la moins chère et la plus rentable.
Cela dit, je garde une place au risque. Mais pas n’importe lequel. Celui qui me fait sentir vivant, comme partir à l’aventure. À quoi bon vivre une longue vie si elle n’est pas large ?
Le reste, c’est pour bien vieillir.
D’abord, le sommeil. C’est le pilier n°1 de la longévité. Mon téléphone ne dort plus dans ma chambre. Le soir, j’essaie de garder des lumières tamisées, les écrans coupés, et de me coucher à heure fixe. Soyons honnêtes, je ne m’y tiens pas toujours.
Ensuite, le sport : 5 à 6 fois par semaine, muscu et cardio. Pour me motiver, j’essaie de toujours avoir un objectif, si possible partagé avec des amis. Récemment, j’ai bouclé un HYROX en 1h03 en duo avec Killian Talin.
Niveau nutrition, j’ai arrêté les sodas. Je suis sobre depuis 2023 (et je n’en souffre pas, au contraire). J’ai drastiquement réduit le sucre et la malbouffe. Et je prends quelques compléments : multivitamines, magnésium, créatine.
Enfin, je fais un bilan de santé préventive chaque année (avec Lucis). Ce n’est pas remboursé par la sécu (et c’est bien dommage). Mais je suis convaincu que le ROI de la prévention est considérable.
Les Rejuvenation Olympics ne m’intéressent pas. Je n’ai pas envie d’en faire une religion. Le jour où je refuserai une part du gâteau d’anniversaire de ma fille pour grappiller une heure d’espérance de vie, j’aurai tout perdu en croyant tout gagner.
Voilà ma mise.
Le plus beau, c’est qu’elle me revient dans tous les cas. Car même si la science n’arrive jamais à temps, j’aurai vécu en meilleure santé.
Le mot de la fin
Une année est un contenant, pas un contenu.
Sénèque l’avait compris il y a 2 000 ans : « Ce ne sont ni les cheveux blancs ni les rides qui prouvent qu’un homme a longtemps vécu : il n’a pas longtemps vécu, il a seulement longtemps existé. »
Le temps ne se compte pas, il se remplit. Un baiser peut durer une éternité comme dix ans peuvent filer sans laisser de trace. Pascal n’a vécu que 39 ans. Ça lui a suffi pour marquer l’Histoire.
Vie longue ou vie large ? Je crois que c’est un faux débat. Quand on aime sa vie, on n’a pas envie qu’elle s’arrête demain. Plus une vie est large, plus on veut qu’elle dure.
Je me souviens d’une conversation avec ma grand-mère, un soir de Noël, il y a quelques années. Je rentrais de Tenerife avec une plongée en apnée à -35 m et un trou dans le tympan. Elle avait très peur que ma volonté de rajouter de la vie à mes années finisse par enlever des années à ma vie.
Ce jour-là, je lui ai demandé ce qu’elle préférait : que je vive longtemps, ou largement. Sa réponse : « Largement, le plus longtemps possible. »
Les mamies ont souvent le mot juste.
