À la poubelle

Ulysse Lubin

25/8/2026

4

min de lecture

Imaginez une poubelle.

Une grande poubelle, où vous voulez. Prenez le temps de la matérialiser.

Vous allez y jeter des choses. Beaucoup de choses.

Certaines partiront sans effort. D'autres résisteront.

Ce sont celles-là qui nous intéressent. Visualisez chaque phrase avant de passer à la suivante, et notez ce qui ne se laisse pas jeter.

Si vous jouez le jeu, vous découvrirez ce qui vous empêche d'être libre. Nous verrons par quel mécanisme dans un second temps.

Commençons par ouvrir cette poubelle.

Ce qui va à la poubelle

Mentalement, allez chez vous. Ouvrez votre placard, prenez vos vêtements et jetez-les à la poubelle. Tous, sans exception. N'oubliez pas les chaussures.

Regardez vos meubles : tables, chaises, canapés, lit. Mettez-les à la poubelle.

Continuez sur votre lancée.

Ordinateur, télévision, livres. Poubelle. Tableaux, photos, plantes. Poubelle. Électroménager, vaisselle, machine à café. Poubelle.

Votre vélo. Votre voiture. Votre jardin. Poubelle, poubelle, poubelle.

Votre lieu de vie se vide. Il ne reste plus qu'un miroir. En vous regardant, vous remarquez votre montre, vos bijoux, vos lunettes. Jetez-les à la poubelle.

Mettez vos mains dans les poches. Votre téléphone : poubelle. Portefeuille : poubelle. Avec vos cartes et vos papiers d'identité. Jetez aussi vos clés.

Enfin, ce que vous portez. Votre haut. Votre bas. Vos sous-vêtements.

Vous voilà nu, devant le miroir.

Allons plus loin.

Votre argent, jusqu'au dernier centime. Vos placements, vos cryptos, votre salaire, vos avantages, votre entreprise. À la poubelle.

Votre métier, vos diplômes, votre profil LinkedIn. Poubelle. Votre pays. Votre région. Votre ville. Poubelle. Vos goûts. Vos opinions. Votre religion. Poubelle.

Le parti pour lequel vous votez. Votre club de sport préféré. Les combats que vous menez. Jetez toutes vos certitudes, sur le monde et sur vous-même.

Vos rêves. Vos ambitions. Vos souvenirs. Vos fiertés. Vos hontes. Vos regrets. Les rancunes que vous entretenez depuis dix ans. Les vieilles blessures, les dossiers que vous croyez fermés. Tout ce que vous traînez : à la poubelle.

Restent les gens.

Vos collègues. Vos amis. Ceux qui vous admirent, et ceux qui vous détestent. Vos tantes. Vos oncles. Vos cousins. Vos grands-parents. Vos frères et sœurs. Votre père. Votre mère. Vos enfants. Poubelle.

Vous revoilà devant le miroir. Il ne reste plus que votre reflet. Regardez-le. Jetez vos tatouages, si vous en avez. Et vos cheveux, si vous en avez.

Enfin, votre prénom. Et votre nom de famille.

À la poubelle.

Ce qui résiste

Vous l'avez sûrement senti.

Ce qui résiste, ce sont vos formes.

C'est tout ce à quoi on peut coller une étiquette : un objet, une opinion, une histoire. Le problème n'est pas d'en avoir, mais de les confondre avec soi.

Si nous sommes notre métier (le fameux « je suis ingénieur / psychologue »), la moindre menace sur ce métier devient une menace sur nous. Dès lors, nos actes ne nous servent plus, ils servent la survie de la forme.

Nous voilà guidés par la peur, et en plus, limités : une forme a des contours, nous non. En nous y réduisant, nous ne pouvons plus être autre chose.

Si vous n'avez pas su jeter vos enfants, ce n'est pas par amour. L'amour n'a rien à voir ici. Demandez-vous plutôt si vous ne vous êtes pas tellement confondu avec ce rôle de parent qu'il a fini par éclipser qui vous êtes vraiment.

Cette poubelle, je l'ai rencontrée dans le stage Au-delà de l'ego d'Eric Le Roy. Lors du débrief, il nous a raconté l'histoire d'un homme qui a su jeter sa famille entière sans ciller, mais qui était incapable de se séparer de sa bagnole.

Ce jour-là, j'ai été surpris de ce qui a résisté. Ou plutôt de qui.

Malgré quelques accrochages, j'ai réussi à jeter mes proches, jusqu'à ma fille. En revanche, mon père, avec qui je ne suis pourtant pas très proche, a résisté. Il m'a fallu déclencher une bagarre mentale pour qu'il aille dans cette poubelle.

Je ne me souviens même plus si je l'ai gagnée.

On peut se raconter pendant des années qu'on a fait la paix avec une relation, qu'on ne se sent pas tenu par l'argent ou par le regard des autres. La poubelle nous rappelle que c'est souvent faux.

En fait, ce n'est pas mon père qui a résisté : c'est l'histoire que je me raconte sur lui. Tant que je m'y identifie, je ne peux pas devenir l'homme que je veux être. Et je ne m'en libérerai pas en lui tournant le dos, mais en lui faisant face.

Ce qui reste

Vous avez tout jeté.

Et pourtant, il reste encore une chose en dehors de la poubelle.

Le miroir.

Non pas l'image qu'il reflète, mais celui ou celle qui la regarde.

Vous.

Rien de ce que vous avez jeté n'était vraiment vous. Vous aviez un pays, une famille, une histoire. Vous ne les étiez pas.

Maintenant, la bonne nouvelle : vous n'êtes pas condamné à rester nu devant ce miroir. Reprenez tout. Vos vêtements, vos proches, votre nom.

Mais cette fois, sachez que ce sont des costumes. Portez-les, et ne les laissez plus vous porter.

C'est là qu'est la liberté. Pas dans le fait de tout perdre, mais dans la capacité de perdre une forme sans cesser d'être.

Vous pouvez changer de métier, de ville, d'avis, de proches et rester vous.

Le mot de la fin

Peut-être lirez-vous ce texte en diagonale.

Si ce n'était pas dans le contexte d'un stage, j'aurais sûrement fait pareil. J'aimerais quand même vous encourager à faire l'exercice.

Demandez à quelqu'un de vous lire lentement cette méditation.

Fermez les yeux et visualisez cette poubelle. Notez ce qui résiste. Puis demandez-vous ce que vous pouvez en faire.

De mon côté, des choses ont bougé. Quand j'ai appris que mon père allait courir le marathon de Cannes pour ses 70 ans, j'ai acheté un dossard.

Il me reste 3 mois pour être prêt. Ce n'est pas encore lui faire face, puisque nous allons courir côte à côte, mais c'est déjà cesser de lui tourner le dos.

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