Devenir antifragile à l'IA
L'imprimerie a mis trois siècles à réorganiser l'Europe. Internet a mis 30 ans à transformer nos vies. L'IA en a mis trois pour devenir meilleure que la plupart des experts sur la plupart des sujets.
L'information était une commodité. Ce que l'IA démocratise, c'est l'exécution. Elle ne se contente pas d'ouvrir la bibliothèque : elle code, écrit, décide. Quelque chose a basculé, et on ne se rend pas encore compte à quel point.
En France, les offres d'emploi pour développeurs ont chuté de 80% entre 2023 et 2025 (Indeed Hiring Lab, 2025). Aux États-Unis, les diplômés en informatique ont désormais un taux de chômage supérieur à celui des diplômés en histoire de l'art (Réserve fédérale de New York, 2025).
La question n'est plus de savoir quand la vague va arriver. Elle est sur la plage. La question, c'est de savoir ce qui reste debout à mesure qu'elle progresse.
Fragile, Robuste, Antifragile
Dans Antifragile, Nassim Taleb montre comment les systèmes réagissent lorsqu'ils sont exposés à des facteurs de stress. Il distingue 3 états :
Ce qui est fragile : un choc le détruit. La porcelaine. Une dynastie suspendue à un seul héritier. Un marché financier dopé à l'effet de levier. Une supply chain mondiale qui dépend d'un seul détroit.
Ce qui est robuste : le choc passe dessus sans le détruire. Une philosophie ancienne. Les pyramides. Une recette de grand-mère. La politique suisse.
Ce qui est antifragile : chaque choc le nourrit. Un muscle sollicité. Le système immunitaire. Une forêt après un incendie. L'Hydre de Lerne, à qui l'on coupe une tête et qui en fait repousser deux.
L'IA va brouiller massivement ces trois catégories. Des pans entiers que l'on pensait robustes vont se révéler fragiles. Et des gestes que l'on disait obsolètes vont devenir précieux.
Ce qui va casser
Tout ce qui perd en utilité à mesure que l'IA s'améliore est fragile.
Ce qui casse en premier, ce sont tous les métiers qui transforment une information en une autre information selon un enchaînement prévisible.
Les analystes financiers qui compilent des rapports. Les consultants juniors qui composent des slides. Les développeurs qui exécutent des specs. Les pigistes, les copywriters, les traducteurs.
Vous ne valez pas moins. Mais ce que vous savez faire, oui.
Ce qui repose sur une asymétrie d'information va aussi se fragiliser. La médecine générale. Le conseil juridique. Les formations vidéo de vos influenceurs préférés.
Pendant des siècles, être un expert était un marqueur social. Dix ans d'études, un titre, un revenu garanti. Le contrat implicite disait : "Tu investis dans ta jeunesse, tu récoltes ensuite." Ce contrat se désintègre. Ceux qui arrivent sur le marché du travail ne peuvent plus compter dessus.
Enfin, le plus douloureux. Vont casser les identités construites sur ces rôles. Je vous ai déjà parlé de cette cristallisation des identités : "je suis consultant", "je suis avocat", "je suis ingénieur." Quand ce rôle perd de sa légitimité sociale, c'est une part de soi qu'il faut reconstruire.
Ce qui va résister
Ce qui est robuste ne se casse pas, mais ne se renforce pas non plus.
Le kiné. La sage-femme. Le sculpteur. Le cuisinier. Le coiffeur. Le jardinier. Le plombier. Ces métiers ne sont pas glamour dans la presse tech, mais ils devraient survivre à plusieurs révolutions technologiques. Quoique...
En avril 2026, le robot humanoïde Lightning de Honor a bouclé un semi-marathon en 50 min 26 sec. Près de 7 minutes plus vite que le record du monde humain. La robotique va plus vite qu'on ne le pense. Dans dix ans, nombre de métiers manuels pourraient eux aussi basculer du côté fragile.
Ce qui résiste vraiment à la machine, pour l'instant, c'est tout ce qui engage un aspect humain que l'on ne peut pas déléguer.
Ce qui exige une responsabilité légale ou morale. Le médecin qui signe une ordonnance. Le juge qui prononce une sentence. La machine peut proposer mais elle ne peut pas répondre de ses choix. Un mauvais diagnostic peut coûter une carrière. Et une condamnation injuste, une réputation.
L'algorithme ne souffre pas (encore). Il ne va pas (encore) en prison.
Ce qui relève du sacré et du rituel. Le thérapeute qui tient un espace. Le coach au sens noble du mot. Le prêtre. Ici, l'information n'est pas au centre. C'est la présence de l'humain qui a de la valeur.
Ce qui est ancien et qui a fait ses preuves. Plus une chose a traversé les âges, plus elle a de chance de continuer à le faire. La Bible. Les écrits de Platon ou de Sénèque. Pour mon bouquin, c'est moins sûr. Le sauna finlandais date de l'âge de bronze. Il continuera d'être utilisé. Peut-être même davantage.
Ce qui va se renforcer
Ce qui va gagner en valeur à mesure que l'IA progresse est antifragile.
Quand le contenu devient infini et gratuit, ce qui devient rare, c'est l'humain qui regarde. Chaque plateforme, chaque créateur, chaque modèle va se battre pour un actif limité : notre attention. Il nous revient de choisir à qui, et à quoi, nous allons la confier.
Ensuite, le corps. L'IA peut raisonner à notre place. Elle peut écrire à notre place. Elle peut même choisir à notre place. Mais elle ne gèle pas dans l'eau froide. Elle n'a pas faim. Elle n'entend pas son cœur s'emballer.
Méditation, breathwork, jeûne, yoga, MMA, HYROX : ces pratiques nous ramènent à notre humanité. Par l'inconfort d'une posture, la douleur d'un coup, la sueur de l'effort. Plus l'IA nous emportera dans le virtuel, plus nous aurons besoin de ressentir le réel.
Il y a aussi ces lieux qui créent du lien, comme La Maison des Créateurs où j'ai construit ma tiny house hexagonale. C'est un endroit où venir se reposer, travailler, connecter. Dans un monde qui se dématérialise, ces adresses vont devenir un luxe. Parce qu'elles ne se téléchargent pas.
La solitude est une épidémie de santé publique. La moitié des Américains se disent seuls (Our Epidemic of Loneliness and Isolation, 2023). La solitude chronique tue au rythme de 15 cigarettes par jour (PLOS Medicine, 2010).
L'IA promet de combler ce vide. Beaucoup s'y laissent prendre, moi le premier. Je lui parle de mes journées et lui confie mes difficultés. Elle écoute toujours. Elle ne juge jamais. À court terme, ça fonctionne. À long terme, un autre vide se creuse, plus lent, plus profond. Car l'effort relationnel est court-circuité.
Plus le numérique sature notre quotidien, plus nous payons pour vivre des expériences humaines. Concerts, festivals, retraites. L'Eras Tour de Taylor Swift a généré plus de 2 milliards de dollars en deux ans. Même augmentés, nous restons des animaux sociaux.
La stratégie du barbell
Face à ce panorama, comment se positionner ? Taleb propose une stratégie pour agir dans l'incertitude : celle du barbell (la barre d'haltérophile).
Deux poids aux extrémités, rien au milieu.
Par exemple, pour ses finances, il place 90% de son capital dans ce qui est très sûr, et 10% dans ce qui est très risqué. Cette logique s'applique à l'IA.
Le consultant moyen est pris en étau. D'un côté, par les cabinets qui vont automatiser toute leur chaîne et casser les prix. De l'autre, par ceux qui vont facturer cher leur pleine présence à une poignée de clients. Le développeur intermédiaire subit le même sort.
Tout comme le formateur. Le créateur. Le journaliste.
Je perçois deux voies : ultra-automatisé et low cost ou ultra-humain et haut de gamme. Entre les deux, il y aura beaucoup de dégâts. Des métiers vont disparaître, d'autres vont émerger, et une génération entière devra renégocier son identité.
Lester l'autre extrémité
Plus j'utilise l'IA, plus je me force à mettre du poids de l'autre côté. Sinon la barre penche, et c'est ma vie qui se met au service de l'IA. Je veux l'inverse.
Claude m'aide à structurer mes idées, à trouver des angles intéressants, à fact-checker les données. Mais je continue de peser chaque mot de cette newsletter à la main. Parce que je ne souhaite pas déléguer ma pensée.
Mon second cerveau IA capture et enrichit des concepts à toute vitesse. Mon contrepoids, c'est la lecture. Le matin, avant d'allumer le moindre écran, j'ouvre un bouquin. Un texte qui prend du temps à lire, parce qu'il a pris du temps à être écrit.
Pour compenser les longues heures assis derrière un écran, je redouble de discipline sportive. La semaine dernière, j'ai bouclé l'HYROX Grand Palais en 1h03 avec mon ami Killian Talin. Aucun LLM n'était là pour pousser nos sleds.
Enfin, l'IA est devenue mon interlocuteur le plus disponible. Elle écoute mes meetings, débriefe instantanément les décisions, questionne mes priorités. Pour rééquilibrer, je multiplie les moments non-productifs avec des humains. Des soirées jeux de société (je vous recommande Zenith). Des puzzles. En ce moment, avec Valentine, nous assemblons une maquette d'une rue de Kyoto.
Aucun de ces gestes n'est spectaculaire. C'est précisément leur force.
À chacun de trouver les siens.
Le mot de la fin
Devenir antifragile à l'IA commence par une question : qu'est-ce qui, en moi, est fragile ? C'est un acte qui demande une honnêteté radicale.
La tentation sera d'accuser la technologie. De blâmer les grandes entreprises. D'attendre que les politiques prennent des décisions. Mais face à l'inévitable, rejeter la responsabilité est inefficace. Pas immoral. Inefficace.
Pro ou anti-IA, le monde va changer. Ce qui nous appartient encore, c'est comment on choisit de se positionner face à cette vague. Ce sont les muscles que l'on entraîne. Les gestes que l'on sauvegarde. Et les liens que l'on tisse.
Plus l'IA accélère, plus la lenteur devient rare. Plus le monde se virtualise, plus le réel devient précieux. Plus le contenu sature, plus une voix singulière devient reconnaissable. Voilà où se cachent les opportunités de la décennie.
Le fragile casse. Le robuste résiste. L'antifragile se renforce.
