Le coût caché de l'attente
Il y a 10 ans, j'ai failli redoubler une année de mon école d'ingénieur pour une absurdité administrative.
Dans mes études, il était possible de partir faire un double diplôme dans une grande université canadienne. C'était tentant. J'ai postulé. J'ai été accepté.
Tout était prêt. Il ne manquait plus que l'accord du référent de ma promotion. Une simple validation formelle qui, en théorie, n'aurait pas dû poser problème.
Sauf qu'il ne me l'a jamais clairement donné.
Avec le recul, j'ai compris un truc. Ce référent était aussi mon prof d'anglais. Son cours avait lieu le vendredi matin. Les soirées étudiantes ayant lieu le jeudi soir, j'arrivais souvent complètement déphasé (quand je ne m'endormais pas).
Disons que je ne faisais pas partie de ses élèves favoris. Était-ce mérité ? Peut-être. Toujours est-il qu'il a traîné, discuté, contesté. Et que je n'ai pas réussi à finaliser mon inscription à temps. À la limite, ça peut se comprendre.
La suite, en revanche, est plus absurde.
À défaut d'aller au Québec, je suis revenu à Saint-Étienne pour la rentrée, pensant reprendre mon cursus normalement. Que nenni. En me présentant dans mon école, j'ai eu une nouvelle surprise : ils m'avaient désinscrit.
Pour eux, administrativement, j'étais censé être au Canada. J'avais beau être physiquement présent, expliquer la situation, remuer mes bras. On me répétait que je ne pouvais pas assister aux cours. « Revenez l'année prochaine. »
Je venais de reprendre un appartement. Toute ma promotion démarrait. Il était hors de question que je perde une année pour une telle débilité administrative.
Alors j'ai fait quelque chose de très simple.
Je suis allé à tous les cours. À chaque appel, je demandais à l'enseignant de m'ajouter sur la liste, prétextant un oubli de l'administration. Jusqu'à ce que l'école craque et finisse par régulariser la situation.
Des années plus tard, je me suis demandé ce que cela m'aurait réellement coûté si, ce jour-là, j'avais simplement accepté d'attendre un an.
Le coût caché de l'attente
Sur le moment, cela aurait sans doute ressemblé à une année « off ». J'aurais pris un petit job dans un bar pour payer le loyer. Et avec mon temps libre, j'aurais très probablement enchaîné les soirées et joué aux jeux vidéo.
Un an semble anodin. Après tout, on a la vie devant soi.
En réalité, la note aurait été sacrément salée.
Il y aurait d'abord eu une année de salaire d'ingénieur en moins. Une année d'expérience professionnelle non accumulée. Mais aussi un décalage dans les opportunités, la prise de responsabilité et le début de mon épargne.
En tant qu'ingénieur junior, j'aurais sans doute réussi à économiser quelques milliers d'euros dès la première année. Disons 5 000 €. Placés tôt dans une vie, ces 5 000 € ne valent pas 5 000 €. À 7 % par an, sur plusieurs décennies, ils peuvent représenter des dizaines de milliers d'euros. Sur 40 ans, 75 000 €.
C'est la logique des intérêts composés. Une année perdue à 20 ans ne coûte pas une année. Elle ricoche sur toutes celles qui suivent. Et ce calcul se rejoue à chaque décision que l'on repousse, quel que soit l'âge.
L'attente paraît neutre. Elle ne l'est pas.
Il y a des domaines où le coût d'un retard est évident. Comme manquer un vol. Payer des pénalités sur une facture. Dépasser une date limite. L'impact est immédiat.
Et puis il y a ceux où le prix est plus diffus. Plus lent. Presque imperceptible. Comme repousser un bilan de santé. Différer une conversation importante. Remettre à plus tard cette séance de sport. Rien ne s'effondre sur le moment.
Jusqu'au jour où l'on réalise que plusieurs années ont passé.
Les projets que l'on diffère
Nous avons tous des projets que l'on repousse.
On ne dit pas non. On ne dit pas oui. On dit « plus tard ».
Ce « plus tard » ne fait pas de bruit. Il ne déclenche aucun conflit. Il s'installe dans une zone grise qui semble raisonnable. Et puis on avance dans sa vie.
On travaille. On construit quelque chose de stable. Rien ne paraît incohérent. Mais le projet, lui, reste en arrière-plan. Là, dans un tiroir. Il attend.
Parfois, il revient un instant, dans un moment de calme. Le dimanche soir. Sous la douche. Pendant une discussion un peu plus honnête. Ou lorsque l'on voit quelqu'un faire ce que l'on s'était promis d'essayer. Et puis on le range.
On le laisse là car il n'y a pas d'urgence. Sa non réalisation ne menace pas notre survie. Mais ce projet touche à autre chose : notre identité. L'alignement. La sensation de faire quelque chose qui nous ressemble vraiment.
Le paradoxe, c'est que plus on attend, plus le projet prend de l'ampleur dans notre tête. Petit à petit, il se charge d'attentes. Désormais, il doit être parfait, cohérent, légitime. Ce qui aurait pu être une expérience devient un enjeu.
La question n'est alors plus : « Est-ce que je peux essayer ? »
Elle devient : « Comment rattraper mon retard ? »
Et plus le retard semble grand, plus le premier pas paraît coûteux.
Ce qui s'accumule en silence
Le temps n'est pas un simple décor dans lequel nos décisions s'inscrivent.
Il agit. Il amplifie. Il transforme de petites différences dans les conditions initiales en trajectoires de vie radicalement différentes.
Attendre, ce n'est pas juste « attendre ».
C'est accumuler des scénarios. Des raisons de repousser encore un peu. Juste le temps que ce soit plus clair. Plus stable. Plus rassurant.
Sauf que ce « encore un peu » n'a pas de date limite. Plus on attend, plus les raisons deviennent sophistiquées. Et le premier pas, disproportionné.
Vous savez de quoi je parle.
Je parle de rester dans un job que l'on ne déteste pas assez pour partir, mais que l'on n'aime plus vraiment. Je parle de consommer du contenu business sans jamais rien lancer. Je parle d'écrire dans ses notes sans jamais publier.
Rien de dramatique. Rien d'urgent.
Mais pendant ce temps-là, d'autres accumulent de l'expérience. Des erreurs. Des retours clients. Des micro-victoires. C'est de là que vient la confiance. Non pas d'une meilleure réflexion. Mais d'une exposition répétée.
Et ce que l'on répète finit par nous définir.
On peut répéter l'action. Ou répéter l'attente.
Le mot de la fin
J'ai appelé ma nouvelle entreprise Supranormal.
Ce n'est pas un hasard. Quand on veut aider les autres à faire quelque chose (dans mon cas, à oser se lancer), c'est que l'on cache une peur sous-jacente.
Chacun se reconnaîtra. Personnellement, avoir des regrets me terrifie.
Je n'ai pas peur de la mort. J'ai peur de passer à côté de la vie.
Un jour, je me réconcilierai peut-être avec le Normal. Mais pour l'instant, il me révolte. Parce que trop souvent, je le vois se déguiser en prudence. Je le vois justifier l'attente. Je le vois transformer des envies sincères en projets différés.
Et je sais à quel point il est facile de s'y installer. À quel un point un « plus tard » peut devenir un « jamais ».
Or le poids d'essayer et d'échouer est moins lourd à porter que celui d'échouer à essayer.
