La cristallisation des identités
Ma grand-mère est née en 1943. Quand elle raconte une histoire, peu importe le sujet, elle commence toujours par la même phrase : « Je suis née sous les bombardements. »
Plus de 80 ans ont passé. Un mari, des enfants, des petits-enfants, des deuils. Rien à faire, ce trauma refait systématiquement surface. La petite fille née sous les bombardements s'est cristallisée.
La cristallisation identitaire, c'est le moment où l'on cesse d'être quelqu'un qui a vécu quelque chose, pour devenir cette chose.
Ce qu'en dit la chimie
Cristalliser est un mot de laboratoire.
Quand un liquide se refroidit (ou se retrouve sous pression), à un instant précis, ses molécules se rangent dans une structure ordonnée qui se répète.
Le liquide devient solide.
Avant ce basculement, les molécules pouvaient se réorganiser librement. Après, elles se retrouvent figées. Désormais, il faudra leur apporter beaucoup d'énergie pour les libérer. Les chimistes appellent ça : la chaleur latente.
Nos identités se comportent pareil. Liquides, elles épousent le contexte. Solides, elles n'épousent plus qu'elles-mêmes.
"Je fais" vs "Je suis"
On glisse constamment de "je fais" à "je suis", sans s'en rendre compte.
- Je mange vegan → je suis vegan.
- Je pratique la médecine → je suis médecin.
- Je traverse une dépression → je suis dépressif.
Le verbe a l'air innocent. Il ne l'est pas.
"Je fais" laisse une porte de sortie. "Je suis" la verrouille. Et la rouvrir devient difficile (chaleur latente). Je le sais parce que je suis en train de le vivre.
Pendant des années, j'étais le nomade. Le mec qui voyage, qui change de pays tous les mois, qui n'a pas d'adresse fixe. Cette identité m'a beaucoup appris (et servi). J'ai construit ma communauté autour. J'aurais très bien pu continuer dans cette voie.
Sauf qu'à un moment, j'ai senti un conflit grandir en moi : entre cette identité et un besoin d'enracinement. Être nomade ne m'amenait plus là où je voulais aller. Il m'a fallu du temps pour l'accepter. J'ai continué de voyager pendant près d'un an par automatisme, figé dans une forme qui ne me remplissait plus.
Aujourd'hui, je vis à Marseille. Rien ne m'empêche de repartir à l'aventure (j'envisage une ascension du Kilimanjaro d'ici la fin de l'année). Mais pour l'instant, je construis des projets qui demandent du temps et de la stabilité.
Je m'aperçois combien c'est inconfortable. Parce que j'ai affirmé « je suis nomade » pendant des années. Une partie de ma notoriété repose dessus.
C'est d'ailleurs un piège que je vois souvent chez les créateurs de contenu. Ils s'enferment dans des lignes éditoriales qui ne leur ressemblent plus par peur de perdre ce qu'ils ont construit.
Faire la paix avec ses identités
Tout au long de mes études, je me suis identifié au "fêtard".
J'étais l'ingénieur, le faluchard, celui qui tient bien l'alcool. Aujourd'hui je ne bois plus. Je ne sors plus dans les bars. Et je me couche à 22h. L'identité du fêtard ne me parle plus.
Il m'a fallu du temps pour comprendre que la ranger, ce n'est pas la nier.
Pendant un moment, je regardais cette période avec un mélange de gêne et de jugement. Comme si ce gars-là n'était pas vraiment moi. Ce qui me permettait de dire : « j'ai changé, je suis passé à autre chose. »
Sauf que c'était bel et bien moi. Et cette facette m'a appris la célébration, la légèreté, la capacité à prendre du temps sans culpabiliser. Des choses dont j'ai besoin aujourd'hui, même sans alcool.
Faire la paix avec une identité passée, c'est arrêter d'être en guerre avec soi-même. C'est reconnaître qu'elle a eu son utilité, à son moment. Et c'est la garder à disposition, au cas où, sans qu'elle ne prenne toute la place.
Encore faut-il avoir le choix.
Le sabre et la machine
Pendant près de sept siècles, les samouraïs ont formé une caste à part.
Puis, en 1868, le shogunat Tokugawa tombe. Le nouvel Empereur Meiji décide que le Japon doit rattraper l'Occident. En moins de dix ans, l'ancien monde s'effondre. Les domaines féodaux sont abolis et les pensions supprimées.
En 1876, le port du sabre est interdit en public. Une partie des samouraïs se soulève. En 1877, la rébellion de Satsuma est écrasée. Leur chef Saigō Takamori se donne la mort sur le champ de bataille. Les survivants se reconvertissent comme ils peuvent : policiers, instituteurs, commerçants. Beaucoup vendent leur sabre. Certains vendent même leur nom.
Une caste entière a vu son "je suis" aboli par un décret.
L'histoire en a vu d'autres. En 1789. En 1991. Et aujourd'hui, une nouvelle onde de choc arrive.
La société moderne a appris aux gens que leur valeur dépendait de leur productivité. Ingénieur, avocat, journaliste, designer. L'expertise faisait l'identité. Elle donnait du statut, du revenu et une place sur l'échelle sociale.
L'IA dynamite ce contrat.
Pas à coup de baïonnette. Par une mise à jour silencieuse. Un matin, l'analyste ouvre son ordinateur et voit la machine faire son travail mieux que lui. Demain, ce sera le juriste. Puis le médecin. Et tous les autres.
La crise qui arrive ne sera pas économique. Elle sera identitaire.
Des millions de gens se sont cristallisés autour de "je suis intelligent, je produis, donc j'existe". Quand l'IA fait mieux et plus vite, que reste-t-il ?
Redevenir liquide
La fluidité n'est plus une posture spirituelle. C'est une compétence de survie.
Quelqu'un l'avait compris il y a bien longtemps. Un samouraï du 17ème siècle. Ou plutôt, un rōnin : un samouraï qui n'est rattaché à aucun seigneur.
Miyamoto Musashi, le plus grand escrimeur du Japon, écrivait dans le Traité des Cinq Roues qu'il faut éviter de s'attacher à une arme, ne pas se borner à un seul art et, surtout, ne jamais se figer dans une forme.
Voilà ce que l'on cherche, au fond. Pas un soi qui dure. Un soi qui circule. Pas une vérité sur ce que l'on est. Une capacité à être ce que le moment demande.
Alors, comment on s'y prend ?
Déjà, en prenant conscience de tous ses "je suis". En les écoutant sortir de sa bouche, pour remarquer lesquels on défend un peu trop fort. Ce sont toujours ceux-là qui commencent à cristalliser.
Puis, en allant volontairement là où ces identités ne nous servent plus. Changer d'environnement. De cercles, de lieux. Et se mettre dans l'inconfort. Comme apprendre une compétence manuelle quand on est un intellectuel.
Juste pour voir ce qui reste de soi quand l'étiquette ne colle plus.
Le mot de la fin
Ma grand-mère est née sous les bombardements et elle mourra sous les bombardements. Ceux qu'elle rejoue en boucle depuis plus de 80 ans.
La cristallisation nous guette, tous, tout le temps. Elle arrive par le froid des habitudes. Par la pression des attentes. À chaque "je fais" qui devient "je suis".
Un tsunami arrive.
La vague que représente l'IA menace de fracasser tout ce qui demeure rigide. Les titres. Les plans. Les certitudes. Seul ce qui est liquide se laisse emporter.
Mieux : il devient la vague.
