L'hypothèse Gaïa
Au début des années 1960, la NASA a engagé James Lovelock, un chimiste anglais, pour répondre à une question simple : y a-t-il de la vie sur Mars ?
En étudiant la question, il a découvert autre chose. Pas là-bas. Ici.
L'atmosphère de Mars est en équilibre chimique. Tous les gaz sont stables. Rien ne bouge. Mais celle de la Terre, c'est l'inverse. Chimiquement, oxygène, méthane et CO2 ne devraient pas coexister dans ces proportions.
Sauf si quelque chose maintient activement ce désordre.
Ce quelque chose, c'est la vie. Pas la vie sur la Terre. La vie de la Terre. La planète entière fonctionne comme un seul organisme vivant qui s'autorégule.
C'est l'hypothèse Gaïa.
Des poupées russes vivantes
Savez-vous ce qu'est un holon ?
C'est un mot un peu bizarre qui représente "un tout et une partie".
Prenons votre foie. En ce moment, des milliards de cellules s'activent en vous. Chaque cellule de votre foie est vivante. Elle se nourrit, se reproduit, meurt. Elles sont un tout. Mais elles font aussi partie d'un organe. Votre foie fait lui-même partie d'un corps, qui fait partie d'une communauté, d'un pays...
Chaque chose est un tout, et une partie d'un tout plus grand. Et ces holons s'emboîtent les uns dans les autres. C'est ce qu'on appelle une holarchie.
Dans une holarchie, on fait la différence entre ce qui est significatif et ce qui est fondamental. Un atome est plus fondamental qu'une fourmi (si l'on supprime les atomes, plus de fourmis). Mais la fourmi est plus significative (plus complexe, plus consciente).
Si toutes les bactéries disparaissaient demain, la vie sur Terre s'effondrerait. Elles sont plus fondamentales que nous. Si l'humanité disparaissait, la Terre continuerait de tourner.
À chaque échelle, un tout. À chaque échelle, une partie.
La fourmilière qui pense
Une fourmi est un être vivant complet. Mais seule, elle n'accomplit pas grand-chose. Mettez-en 500 000 ensemble, et un phénomène surprenant émerge.
La colonie alloue ses ressources en temps réel. Elle envoie des éclaireurs quand la nourriture manque, des soldats quand une menace approche.
Personne ne commande vraiment. Aucune fourmi n'a la vision d'ensemble. Pourtant, la colonie semble consciente, dotée d'une intelligence collective.
La Terre fonctionne pareil. Elle maintient la salinité de ses océans avec une précision remarquable. Elle régule sa température. Elle ajuste la composition de son atmosphère. Pas parce qu'elle le "décide". Mais parce que c'est ce que font les systèmes vivants.
À l'échelle de la Terre, les fourmis, c'est nous.
Un monde anthropocentré
Nous nous pensons au sommet. L'espèce qui dirige le monde. Nous avons nommé cette ère géologique l'Anthropocène. L'ère de l'Homme.
Pourtant, la Terre n'a jamais eu besoin d'un pilote. Le tout fonctionne parce que chaque partie joue son rôle sans chercher à en prendre le contrôle.
Un holon sain est à la fois autonome et intégré. Il fait son job et il sert le tout. Mais quand un holon refuse d'être une partie, quand il veut être un tout et rien d'autre, le système se dérègle.
Prenez une cellule qui ignore les signaux du corps, qui se multiplie pour elle-même, qui prend plus que sa part.
En biologie, il y a un mot pour ça : cancer.
La question que pose l'hypothèse Gaïa n'est pas tant de savoir si la Terre est vivante. C'est plutôt de savoir quel type de cellule nous choisissons d'être.
Le mot de la fin
Quand Valentine était enceinte, nous avons écumé des dizaines de prénoms de garçons sans jamais nous mettre d'accord. Pour une fille, c'était évident.
Gaïa.
Nous ne savons plus qui a proposé ce prénom en premier. Nous ne savons plus vraiment pourquoi. Je crois que c'est Gaïa qui a choisi notre fille.
Un jour, je lui raconterai les histoires qui entourent son prénom. De la déesse primordiale, mère de la Terre, à Lovelock, le chimiste qui cherchait de la vie sur Mars, et qui l'a trouvée sous ses pieds.
Je lui dirai qu'elle est un tout, composée de parties. Une partie d'un tout plus grand. Et qu'elle n'a pas besoin de comprendre l'ensemble pour y contribuer.
