Une brève histoire du sens
Demandez à ChatGPT quel est le sens de la vie.
Vous aurez une réponse en quelques secondes. Posez cette même question dans une cathédrale, en 1250. Vous aurez aussi une réponse. Posez-la à un chasseur-cueilleur, il y a 30 000 ans : il vous regardera médusé.
La question du sens est propre à Homo Sapiens. C'est peut-être même ce qui fait de nous des humains. Le chimpanzé ne se demande pas pourquoi il est là. Il se contente de vivre.
Chaque époque a proposé sa réponse à cette question. Certaines se sont superposées. D'autres ont perdu de leur superbe. Voyons lesquelles.
Embarquons ensemble pour une brève histoire du sens.
Note : On pourrait écrire un très gros bouquin sur ce sujet. Je vais essayer d'en faire un tour en moins de 3 000 mots. Il y aura évidemment des raccourcis, saupoudrés d'un biais occidental.
Le sens hérité
Pendant l'essentiel de notre existence en tant qu'espèce, la question du sens ne se pose pas dans les mêmes termes qu'aujourd'hui. Pas parce qu'elle est absente (elle est partout), mais parce qu'elle se résout d'elle-même.
Tu nais dans un clan. Tu apprends ce qu'on y fait, ce qu'on y craint. Tu connais les endroits où chasser, les esprits qui peuplent les lieux, les actes interdits. Le monde n'est pas un décor neutre : il est habité, dangereux, sacré. Quand tu meurs, ton corps rejoint la terre et ton souvenir subsiste au coin du feu.
La vie ne te demande pas de chercher du sens. Tu en es déjà saisi.
À partir du IVe millénaire avant notre ère, l'écriture change la donne.
Les premières civilisations apparaissent. Les mythes sont désormais capturés par des scribes, des prêtres, des rois. Ils deviennent la charpente du pouvoir.
Le sens cosmique
Mésopotamie, Égypte, Indus, Chine, Mésoamérique : ces foyers produisent leurs propres cosmologies. Le monde s'ordonne ainsi avec une création, des dieux, le rôle des humains, et ce qui se passe après la mort.
Tu es Égyptien sous Ramsès II, vers 1230 av. J.-C. Tu cultives du blé sur les bords du Nil. Ton pharaon est une incarnation divine. Tu laboures la terre, paies un tribut, honores les morts. Ton quotidien participe à un équilibre. Quand tu meurs, ton cœur est pesé contre la plume de Maât. Si la balance penche du bon côté, tu rejoins Osiris dans le royaume des défunts.
Tu n'as pas à inventer ta vie. Tu joues un rôle dans une pièce écrite pour toi.
Cet ordre tient des millénaires. Mais autour du Ve siècle avant notre ère, en Grèce, des hommes se mettent à se poser des questions. Socrate, Platon, Aristote. Qu'est-ce que la justice ? Pourquoi obéir aux lois de la cité ? Comment vivre une vie bonne ?
C'est la naissance de la philosophie.
À peu près au même moment, des intuitions parallèles émergent avec Siddhartha (le Bouddha) ou Confucius. Pour la première fois, des humains imaginent qu'ils peuvent, par leur pratique attentive, accéder à une vie juste.
Mais en Occident, la réponse qui va dominer pendant mille ans vient d'ailleurs.
Du ciel.
Le sens transcendant
Au IVe siècle, l'empereur Constantin légalise le christianisme. Sous Théodose, en 380, il devient la religion officielle de l'Empire romain. Ce récit né dans une province juive va structurer la pensée occidentale.
Pendant un millénaire, « Quel est le sens de ma vie ? » a une réponse partagée. Servir Dieu. Honorer sa communauté. Préparer l'éternité. La religion n'est pas une option culturelle, elle structure tout : le temps, le pouvoir, la mort.
Tu es paysan dans la Bourgogne du XIIe siècle. La cloche de l'abbaye sonne sept fois par jour : laudes, prime, tierce, sexte, none, vêpres, complies. Tu sais que le temps appartient à Dieu. Tu sais que ton enfant mort en bas âge est au ciel. Tu sais que ta vie sur terre n'est qu'un préambule au paradis.
Le philosophe Charles Taylor parle d'un moi poreux pour décrire l'humain de cette époque. Il n'est pas enfermé dans son crâne comme aujourd'hui. Il est traversé par les anges, les démons, la grâce, le péché. Le monde est constitué de sens. Le ciel parle. La terre parle. Les saisons parlent. Tout fait signe.
Cognitivement, ne pas croire est quasi impensable.
Cette évidence va se déliter en trois temps.
D'abord, en 1517, quand Luther rédige 95 thèses pour réformer l'Église. L'imprimerie fait le reste. En quelques mois, elles circulent dans toute l'Europe. C'est la naissance du protestantisme. Rome perd son monopole sur Dieu.
Puis, en 1543, quand Copernic publie De revolutionibus orbium coelestium. Soudain, la Terre n'est plus le centre du monde. Enfin, en 1633, quand Galilée est condamné par l'Inquisition pour avoir défendu l'héliocentrisme.
Aucune de ces secousses, isolément, ne déloge Dieu. Mais toutes ensemble, elles préparent un déplacement : l'idée qu'un humain pourrait penser par lui-même, sans demander la permission.
Le sens éclairé
À partir du XVIIe siècle, la vérité change de source. On cesse de la recevoir d'en haut. On l'obtient en raisonnant.
En 1637, Descartes se met à douter de tout. De ses sens (qui le trompent dans les illusions optiques). Du monde extérieur (peut-être qu'il est dans un rêve). Même des mathématiques (un dieu trompeur ferait-il croire que 2+2=4 ?).
Et là, il découvre un point qui résiste : je peux douter de tout, mais je ne peux pas douter que je doute. Or pour douter, il faut penser. Et pour penser, il faut exister. Donc je suis. « Je pense, donc je suis. »
La fondation du sens ne vient plus de Dieu, des Anciens ou du Cosmos. Elle vient de l'esprit individuel qui questionne, vérifie, raisonne.
Au même moment, dans une Hollande plus tolérante que le reste de l'Europe, un certain Spinoza (tout de même excommunié à 23 ans par sa communauté) écrit dans l'ombre une Éthique qui ne sera publiée qu'après sa mort, en 1677. Sa proposition est radicale : Dieu n'est pas un être qui juge ou récompense. Dieu, c'est la Nature elle-même.
En 1687, Newton publie ses Principia. L'univers obéit à des lois mathématiques compréhensibles. Le ciel n'est plus un mystère divin. Il devient mécanique.
Et au XVIIIe siècle, la raison déborde des laboratoires et des cabinets. Ce qu'on avait appliqué à la métaphysique avec Descartes et à la physique avec Newton, on l'applique désormais aux mœurs, à la politique, à la morale.
Bienvenue chez les Lumières.
Tu es une bourgeoise parisienne en 1765. Tu lis l'Encyclopédie. Tu fréquentes les salons de Marie-Thérèse Geoffrin et Marie du Deffand, où sont débattues les idées de Voltaire, Rousseau, Diderot. Leurs désaccords sont nombreux, mais ils partagent une ambition : éclairer l'humain par sa propre raison.
Dieu n'est pas mort. La plupart des philosophes des Lumières sont croyants. Mais l'autorité morale se déplace vers la raison.
En 1784, Kant résume ce mouvement en deux mots : Sapere aude. Ose savoir. Aie le courage de te servir de ton propre entendement.
Sauf que la Raison ne suffit pas longtemps à donner envie de se lever le matin. C'est un outil, pas un sens. L'humain a besoin d'un récit qui le dépasse.
La Révolution française va lui en fournir un.
Le sens du progrès
À partir de 1789, une nouvelle option est sur la table.
Désormais, il y a la patrie, la République, la nation. Tu contribues à un idéal collectif plus grand que toi. Marx remplace la promesse du paradis par celle du communisme. Tu donnes du sens à ta vie en contribuant à l'Histoire.
Le XIXe siècle devient l'âge du Progrès. Avec un grand P. Le chemin de fer, le télégraphe, la médecine moderne, l'instruction publique. La science s'étend à tout. Même la société devient calculable avec la sociologie d'Auguste Comte.
La promesse : demain sera meilleur qu'aujourd'hui.
Tu es ouvrier à Manchester en 1840. Tu travailles douze heures par jour. Tes enfants bossent à côté de toi. Tu vis dans un taudis. Mais tu sais que tu construis quelque chose. La machine, l'Empire britannique, l'avenir.
En 1882, un philosophe allemand presque inconnu publie une phrase qui annonce la suite. Friedrich Nietzsche, dans Le Gai Savoir, fait dire à un personnage que « Dieu est mort ». Ce sont les humains qui l'ont tué.
« Dieu est mort » ne signifie pas que l'on ne croit plus, mais que la civilisation occidentale a vidé Dieu de sa substance. Et elle l'a fait par ses propres moyens : la science, la critique biblique, la sécularisation.
C'est la Belle Époque. L'Europe a confiance en sa puissance. À mesure que Dieu se retire, le nationalisme prend sa place. On meurt désormais « pour la France » ou « pour le Reich ».
En 1914, le récit du Progrès va recevoir un coup. Pas un coup philosophique. Un coup matériel. Un coup du Progrès lui-même. La Première Guerre mondiale fait près de vingt millions de morts. La mitrailleuse, les gaz, les tranchées : la technique célébrée au XIXe se retourne contre l'humanité.
Rebelotte. La Seconde Guerre mondiale devient le conflit le plus meurtrier de l'histoire avec plus de 60 millions de morts. À Auschwitz, la technique est mise au service d'un projet d'extermination. À Hiroshima, la science la plus avancée vaporise une ville en quelques secondes.
Le Progrès, devenu industriel, ne libère plus. Il tue.
Le sens de l'avoir
Après le traumatisme des deux guerres, l'Occident est épuisé. La réponse vient de l'Amérique, qui exporte son rêve. Il est moins héroïque, plus individuel : tu vivras mieux que tes parents.
Tu auras une maison, une voiture, une télévision, des vacances. Et tes enfants auront mieux que toi.
La société de consommation devient le nouveau sens des Trente Glorieuses. Son temple : le supermarché. Achète, possède, montre, et tu existeras.
Tu vis dans un pavillon de banlieue parisienne, en 1965. À ton âge, tes parents vivaient la guerre, la pénurie, les tickets de rationnement. Toi, tu as un salaire. Tu sais pourquoi tu te lèves le matin : pour acheter un frigo, une TV, une 4L.
Ce système porte une contradiction. Le capitalisme a besoin d'une éthique productive pour fonctionner, et d'une éthique consommatrice pour écouler ses produits.
Les années 60-70 marquent cette tension : Mai 68, hippies, libération sexuelle, refus du travail aliénant. Cette génération veut autre chose : vivre.
Dans La société du spectacle, publié en 1967, Guy Debord montre que la consommation a vidé la vie réelle au profit de sa représentation. On regarde des images de la vie qu'on est censé vivre.
Dans La société de consommation, publié en 1970, Jean Baudrillard explique que l'on consomme des signes plus que des objets. Ce qui compte n'est pas tant l'usage d'une belle voiture que le statut qu'elle signale.
Cette société de consommation produit un type d'humain nouveau. Fragile, anxieux, dépendant du regard des autres pour se sentir exister. Et bientôt, le Valium (un anxiolytique) devient le médicament le plus prescrit des USA.
Le frigo est plein. La voiture est neuve. La maison est grande.
Mais ça ne suffit pas.
Le sens à inventer
Revenons un peu en arrière.
Alors que les bombes tombent encore, un pied-noir tuberculeux de 28 ans publie un livre qui va mettre un mot sur ce sentiment. Le mythe de Sisyphe, Albert Camus, 1942.
La première phrase pose le ton : « Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »
Camus part d'un constat simple : il n'y a pas de sens donné à la vie humaine. Pas de Dieu, pas de Cosmos accueillant, pas de Progrès garanti. Le monde est silencieux. Sauf que l'humain, lui, a un besoin insatiable de sens. Le contraste entre les deux, c'est ce que Camus appelle l'absurde.
Face à l'absurde, il décrit deux fausses sorties. Le suicide physique. Ou le suicide philosophique (se réfugier dans la religion, l'idéologie ou n'importe quel système qui prétend redonner du sens d'en haut). La seule réponse, selon Camus, c'est la révolte. C'est d'assumer l'absurde. Vivre les yeux ouverts, sans détourner le regard.
Sisyphe est condamné à pousser éternellement un rocher en haut d'une colline pour le voir redescendre. La phrase finale du livre est devenue une des plus citées de la philosophie : « Il faut imaginer Sisyphe heureux. »
Camus pose le problème. Sartre en tire le programme : l'existence précède l'essence. C'est-à-dire qu'il n'y a pas de nature humaine prédéfinie. C'est à chacun de la fabriquer par ses choix. Simone de Beauvoir étend la thèse au féminisme : « On ne naît pas femme, on le devient. »
Le sens n'est plus à recevoir. Il est à inventer.
Ce qui s'impose alors, c'est un idéal d'authenticité. Être fidèle à soi-même. Exprimer son moi unique. Agir selon ses valeurs.
Cette époque, c'est la nôtre. Ou plutôt, celle dans laquelle nous sommes nés. Elle a inventé le développement personnel, les retraites en Inde, la sobriété heureuse. Le sens devient un projet privé. Un job à plein temps.
C'est exaltant. C'est aussi épuisant.
Tu peux tout devenir, donc tu ne sais plus quoi devenir.
Après un burnout, tu quittes un job bien payé pour te lancer. Tu es ton propre patron, ton propre coach, ton propre produit à optimiser. Tu t'épuises cette fois sans qu'on t'y oblige.
Avant, on souffrait de ce qu'on n'avait pas le droit de faire. Maintenant, on souffre de ne pas être à la hauteur de ce qu'on pourrait devenir.
Et au moment où une partie de la population apprenait, péniblement, à construire son propre sens, quelque chose de nouveau est arrivé.
Le sens algorithmique
30 novembre 2022. OpenAI lance ChatGPT 3.5. 100 millions d'utilisateurs en deux mois. Aucune technologie n'avait connu une adoption aussi rapide.
Pour la première fois, une machine produit du langage qui résonne.
Tu vis en 2026. Un doute te traverse. Tu questionnes l'IA. En quelques secondes, tu reçois une réponse qui sonne juste. Tu te demandes si l'algorithme ne te connaît pas mieux que toi-même.
Spoiler : c'est le cas.
En grec, le mot pharmakon désigne à la fois un remède et un poison. Pour le philosophe Bernard Stiegler, toute technique est un pharmakon. L'écriture soulage la mémoire et l'atrophie. Le GPS soulage l'orientation et la dissout.
L'IA soulage la pensée.
Le risque, c'est de la déléguer, jusqu'à la question du sens.
Dans Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley (1932), la menace n'est pas la tyrannie. C'est l'insignifiance confortable. Une société où tout le monde est nourri, diverti, pacifié. Et où plus personne ne se pose de question.
Mais le pharmakon est aussi un remède.
Le chercheur Ethan Mollick parle de co-intelligence : tu poses une question, tu reçois une première réponse, tu contestes, tu creuses, tu reformules. Ce dialogue peut t'aider à voir ce que tu n'arrivais pas à formuler seul.
Le levier reste dans la question que tu poses. Si tu demandes à l'IA de te dire qui tu es, elle te le dira. Si tu lui demandes de t'aider à creuser qui tu es, ou qui tu pourrais devenir, elle peut t'accompagner.
L'IA va peut-être devenir notre prochaine grande source de réponses. Ou bien ce qui nous fera oublier la question. Sans doute les deux à la fois.
Le mot de la fin
Plusieurs réponses à la question du sens ont coexisté à travers l'histoire.
Le clan, le mythe, Dieu, la Raison, le Progrès, l'avoir, le moi. Aucune n'a disparu : elles se sont superposées. Certaines tiennent encore pour des milliards de gens. D'autres ont oublié ces réponses. Simone Weil écrivait que l'humain moderne est déraciné : de son métier, de sa terre, de sa communauté.
Nous voilà devant une nouvelle couche. Ce qui produit du langage et du récit n'est plus humain. Personne ne sait encore si l'IA va remplacer les anciennes réponses, les fragiliser, ou simplement coexister avec elles.
Revenons un instant au Sisyphe de Camus, celui qui pousse inlassablement son rocher. Il faut l'imaginer heureux non pas malgré l'absurdité de sa tâche, mais parce qu'il en est conscient. Parce que le rocher est à lui. L'effort est à lui. La trajectoire est à lui.
Notre situation est plus ambiguë que celle de Sisyphe.
L'IA propose, gentiment, de pousser le rocher à notre place. Et la tentation est forte, surtout quand le rocher est lourd et qu'on est fatigué.
Si vous ne poussez plus votre propre rocher, vous devenez le spectateur d'un rocher qui est poussé pour vous. Et un spectateur, avec le temps, ne se demande plus pourquoi il existe.
Il se demande seulement ce qu'on va lui montrer ensuite.
