Utile, pas vrai ?

Ulysse Lubin

20/10/2026

5

min de lecture

J'étais à la Maison des Créateurs avec Killian et Thomas, mes associés.

Alors que nous discutions des projets pour la suite, une amie a proposé de nous tirer des cartes de tarot. Vous savez, celles censées prédire l'avenir.

Avec deux questions, pour faire décoller Supranormal :

  1. sur quelle force chacun de nous doit-il s'appuyer ?
  2. et quelle faiblesse devons-nous compenser ?

J'ai pioché deux cartes, particulièrement troublantes.

Vous les découvrirez à la fin de cet essai.

Il y a quelques années, j'aurais jugé la scène. Je me disais cartésien jusqu'à l'os, l'ingénieur qui ne jure que par la science et la quête de vérité.

Et puis j'ai vécu des choses que je ne m'explique pas, des expériences qui ont élargi les œillères à travers lesquelles j'observe le monde.

Ces derniers mois, j'ai consulté une clairvoyante, participé à des constellations familiales et fait établir mon Human Design (un thème astral sous stéroïdes).

Ces pratiques n'ont pas de fondement scientifique. Suis-je devenu crédule ? Disons plutôt que c'est ma définition du « vrai » qui a changé.

Qu'est-ce qui est vrai, au juste ?

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Le ciel n'est pas bleu

Regardez le ciel. Il n'a pas de couleur. La lumière non plus.

Le soleil émet des photons de différentes longueurs d'onde. Les plus courtes sont dispersées dans toutes les directions par les molécules de l'air. Notre œil les capte avec ses trois types de cônes. Notre cerveau compare les signaux, puis il applique une convention pour nommer le résultat : du bleu.

Le bleu n'est pas dans le ciel. Il est dans notre tête.

Notre cerveau passe son temps à reconstruire la réalité. Prenez le magenta. Il n'existe nulle part dans le spectre. Aucune longueur d'onde ne lui correspond. Nous l'inventons pour boucher un trou.

Changez d'espèce, et le monde change avec.

Les abeilles perçoivent l'ultraviolet. Là où nous voyons une fleur d'une seule couleur, elles voient des motifs sur les pétales qui les guident vers le nectar. Votre chien, lui, n'a que deux types de cônes. Il ne distingue pas le rouge de sa balle du vert de l'herbe.

Nous recevons tous les mêmes photons. Néanmoins, nous les interprétons différemment en fonction des outils à notre disposition.

Vrai, au sens strict, c'est vrai partout, pour tout le monde et tout le temps.

À ce compte-là, le bleu n'est pas vrai. Il n'est pas faux non plus.

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La science ne revendique pas le vrai

On pourrait croire que c'est le rôle de la science de nommer ce qui est vrai. Après tout, c'est elle qui vient de nous expliquer le bleu. Ce n'est pas son rôle.

La science fabrique des modèles pour décrypter ce qui s'est passé et prévoir ce qui va arriver. Si elle cherche à s'approcher du vrai, elle ne prétend jamais l'atteindre. Un bon modèle doit d'ailleurs prévoir sa propre limite.

Chaque théorie tient jusqu'à ce qu'une autre vienne l'invalider ou la préciser.

Newton a expliqué au XVIIe siècle la chute des corps et le mouvement des planètes, à une anomalie près : l'orbite de Mercure. Il a fallu attendre la relativité générale d'Einstein, en 1915, pour que le calcul tombe juste.

Sauf que la relativité générale ne s'accorde pas avec la mécanique quantique, qui régit l'infiniment petit. Nous attendons la théorie qui saura les réconcilier.

Peu de choses sont vraies. Le reste est affaire d'interprétation.

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L'avis des autres, c'est la vie des autres

Depuis un an, je fais un exercice avec mes proches.

Je leur demande ce qu'ils apprécient chez moi, et ce qu'ils n'apprécient pas. J'ai mené bon nombre de ces conversations, et elles se contredisent.

Par exemple : mes idées. J'en ai beaucoup, et je change souvent d'avis. Pour les uns, c'est une force : je suis créatif, adaptable et réactif. Pour les autres, c'est mon point faible : je suis dispersé, instable et imprévisible.

C'est la même chose pour mon franc-parler, mon ambition et tous les autres traits de ma personnalité. À force, j'ai fini par comprendre quelque chose.

Dans cet exercice, personne n'a jamais parlé de moi.

Ce que l'on me dit est un reflet de celui qui le dit.

Celui qui me reproche mon instabilité parle surtout de son besoin de sécurité. Chacun juge au travers de sa propre histoire, de ses blessures, de ses envies.

Le problème, ce n'est pas d'avoir des croyances. Le problème, c'est de les prendre pour des faits. Allumez n'importe quel écran : chacun y brandit sa réalité comme une vérité.

Nous ne voyons pas le monde tel qu'il est. Nous le voyons tel que nous sommes.

Mais là se cache une opportunité. Car si l'avis des autres, c'est la vie des autres, alors notre avis, c'est notre vie.

Et un avis, ça se change.

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Du vrai à l'utile

Dans son livre Useful Not True, Derek Sivers décrit une mécanique simple : une croyance produit une émotion, et l'émotion produit une action.

Un ami ne répond pas à votre message. Si vous croyez qu'il vous en veut, vous voilà inquiet. Si vous croyez qu'il est débordé, vous n'y pensez plus.

Le silence de votre ami est le même. Seule votre interprétation décide de ce que vous allez ressentir. Et ces émotions vous préparent à agir.

La peur accélère le cœur et tend les muscles pour fuir. La colère nous conditionne à un affrontement. C'est inscrit dans la racine même du mot. "Émotion" vient d'émouvoir, du latin emovere : mettre en mouvement.

Changez la croyance, l'émotion suit, et l'action avec.

Puisque le vrai nous échappe, autant choisir nos croyances pour les actions qu'elles déclenchent. Et si possible, des actions utiles.

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Croire sur mesure

Au début de l'été, je vous parlais de ce Pari du 21e siècle. Avec cette idée, pas si saugrenue, que le premier humain à vivre 1 000 ans est peut-être déjà né.

Est-ce vrai ? Non. Disons peu probable.

J'ai pourtant décidé d'y croire.

Parce que cette croyance me pousse à me coucher tôt, à faire du sport cinq à six fois par semaine, et à ne boire ni alcool ni soda. Sans oublier les bilans de santé préventifs que je fais désormais chaque année.

Si la science n'arrive pas à temps, j'aurai simplement vécu en meilleure santé.

Comme je choisis mes croyances, j'ai aussi le droit de les lâcher, le jour où elles ne me font plus avancer, ou pire, le jour où elles commencent à me nuire.

Ce n'est pas trahir mes valeurs. C'est simplement ranger un outil.

Une croyance ne définit pas qui je suis. Si je n'arrivais plus à m'en détacher, cela ferait de moi un prisonnier. C'était le sujet de mon article À la poubelle.

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Le mot de la fin

Revenons à notre oracle.

Voilà les deux cartes que j'ai tirées :

En force, le Cavalier de Coupe. C'est celui qui avance la coupe tendue, et qui embarque les autres par l'émotion. En faiblesse, l'Artiste. C'est celui qui a trop d'idées et qui réinvente son œuvre avant de lui avoir laissé le temps d'exister.

Touché.

Est-ce que ces cartes disent vrai ? Non. Elles ne savent rien de moi. Un autre tirage aurait raconté autre chose. Néanmoins, elles sont utiles.

Car ce jour-là, elles nous ont poussés à nous montrer vulnérables.

Ne cherchons plus ce qui est vrai.

Presque rien ne l'est. Ni le bleu du ciel, ni les lois de Newton, ni ce que nos proches pensent de nous. Cherchons plutôt ce qui nous met en mouvement.

Voici donc ma question pour vous : quelle est la croyance dont vous avez besoin aujourd'hui ?

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