14 jours en Antarctique
Cet article est un extrait de mon livre 1000 jours en quête de sens. Cette aventure est également en images sur YouTube.
Il dort paisiblement, appuyé contre mon torse. Je l’étreins avec précaution. Une vague d’amour me submerge. Je ne connais ce bébé que depuis peu, et pourtant, je me sens déjà prêt à tout pour lui, ou pour elle. Curieusement, je ne saurais dire si c’est un garçon ou une fille. À côté de nous, une présence se dessine dans le lit. Son visage est flou, mais sa chaleur réconfortante. À ce moment précis, je me sens en harmonie. Je suis là où je dois être, sans désir d’ailleurs.
Brusquement, une fraîcheur polaire me saisit. Face à moi se dresse l’immensité d’un glacier. Je reprends mes esprits. L’Antarctique m’entoure de son étendue blanche. Qu’ai-je donc vécu ? Un rêve ? Non, je suis bien éveillé. Une vision ! Elle semblait si réelle. J’ai toujours affirmé ne pas vouloir d’enfants. Et pourtant, brusquement, le contraire m’apparaît comme une évidence.
J’ai longtemps pensé que devenir père signifierait devoir renoncer à mes rêves. J’avais fini par m’en persuader. Mais j’avais tort. En vérité, je craignais de ne pas être à la hauteur. Être parent est le plus grand des défis. En Antarctique, devant ces paysages immaculés, j’ai finalement enlacé cette peur. Ce qui m’en avait empêché jusque-là, c’était le manque de compréhension de mon identité. Comment peut-on envisager donner la vie sans savoir véritablement qui l’on est ? En allant sur les traces de vaillants explorateurs, j’ai découvert celui que je souhaitais devenir.
C’est encore une suite de circonstances pour le moins extraordinaires qui m’a mené en Antarctique… Cette opportunité, je la dois à deux personnes. La première, c’est Sandrine, une médecin anesthésiste de terrain. Pendant plus de vingt ans, elle a soigné des gens aux quatre coins du globe. Elle a exercé dans des zones de conflit comme l’Irak, le Kurdistan, la Somalie et le Mali. Elle a également vécu plusieurs années en Chine, accompagné des équipes de télévision en Argentine et au Svalbard, mais aussi participé à des expéditions scientifiques à Madagascar, au Vanuatu et au Congo. Tout au long de ses voyages, Sandrine a nourri une passion dévorante pour la plongée sous-marine, sport qu’elle a pratiqué dans les endroits les plus reculés, jusque dans les eaux glacées du Groenland. Pour réaliser son rêve de nager avec un léopard de mer, elle s’était engagée dans une expédition en Antarctique. La pandémie avait finalement retardé le projet pendant trois longues années. En mars 2023 enfin, le bateau allait pouvoir partir ! Peu avant le départ, un plongeur qui devait l’accompagner a annulé sa participation, libérant une place à la dernière minute.
La seconde personne, c’est Haïm, avec qui, souvenez-vous, j’avais mené une expérience sociale à Lille. Sandrine se formait à l’hypnose auprès de lui lorsqu’elle avait appris la nouvelle. En en parlant avec Haïm, il lui a glissé : « Je connais quelqu’un qui serait assez fou pour partir au débotté en Antarctique. » Haïm a organisé notre rencontre. Sandrine m’a proposé la place vacante et, quelques semaines plus tard, je me retrouvais à ses côtés, à Ushuaïa, la ville la plus australe du monde. C’est le chef-lieu de la Terre de Feu, territoire situé à l’extrémité de l’Amérique du Sud. Cet archipel est séparé des terres continentales par le célèbre détroit de Magellan, historiquement connu pour avoir été emprunté lors du premier tour du monde. C’est de là que nous avons pris la mer à bord de l’Ortelius, la vieille dame de l’Antarctique.
Construit en 1989 en Pologne, l’Ortelius a d’abord fait partie d’une flotte scientifique russe. En 2011, une entreprise d’aventure néerlandaise en a fait l’acquisition et l’a reconverti en bateau d’expédition polaire. Il a alors été rebaptisé en l’honneur d’Abraham Ortelius, cartographe renommé du xvie siècle et auteur de la première mappemonde moderne, Theatrum Orbis Terrarum.
L’équipage de ce bateau est un mélange hétéroclite de 50 individus d’une dizaine de nationalités différentes : 22 marins, menés par un capitaine suédois ; 19 membres dédiés à la logistique, à la cuisine et à l’hôtellerie ; 8 guides d’expédition, dont le leader est originaire des îles Falkland ; et 1 médecin, également physicien du navire. Bien que relativement modeste pour un brise-glace, et plutôt ancien pour un navire d’expédition, l’Ortelius est un bâtiment mythique, réputé pour sa robustesse. Accompagnés par de majestueux albatros, nous avons pris la direction du redoutable passage de Drake. Appelé ainsi en l’honneur de Sir Francis Drake, explorateur et corsaire britannique du xvie siècle, ce passage forme une frontière tumultueuse entre le cap Horn, à l’extrême sud de l’Amérique, et les îles Shetland du Sud, porte d’entrée de l’Antarctique. Les eaux y sont souvent agitées par des conditions météorologiques capricieuses et la convergence des océans Atlantique et Pacifique.
Notre expédition n’a pas fait exception. Les flots étaient déchaînés, avec des vagues atteignant parfois 10 mètres de hauteur. Pendant trois jours et trois nuits, le navire a été ballotté dans une danse vertigineuse. Seule Sandrine, avec qui je partageais la chambre, avait l’air de bien supporter le roulis. Les quelque cent autres passagers, moi y compris, ont pratiquement tous été en proie à un violent mal de mer, et l’un d’entre eux a même été projeté contre un mur, ce qui lui a causé une plaie ouverte à l’arcade sourcilière. Comme il était difficile de suturer au milieu d’une telle oscillation, le médecin de bord a dû utiliser de la colle chirurgicale pour refermer la blessure.
Les vents marins de ces latitudes sont si puissants qu’on parle d’ailleurs des « cinquantièmes hurlants » pour désigner cette zone du globe. Et selon un vieux dicton, « sous 40 degrés, il n’y a plus de lois, mais sous 50 degrés, il n’y a plus de Dieu. »
Après une traversée éprouvante, la péninsule antarctique se dévoilait enfin. Protégées par ces terres, les eaux se faisaient plus calmes. Le quatrième jour, en montant sur le pont fraîchement ouvert, j’ai été accueilli par un spectacle d’une beauté saisissante. Les montagnes s’éclipsaient dans un voile de brouillard, et tout autour, des icebergs ponctuaient le paysage. J’avais du mal à y croire. J’étais véritablement là, à l’orée du continent le plus froid, le plus sec, le plus élevé. Et j’allais bientôt pouvoir l’explorer !
Deux groupes se sont formés : les plongeurs, dont Sandrine, parcourraient les profondeurs ; les randonneurs, moi compris, se consacreraient à la surface. Avant de débarquer, nos équipements ont subi un examen minutieux. Chaque poche a été aspirée, et chaque rainure de botte inspectée afin de prévenir toute introduction d’espèces étrangères. On nous a également dispensé des instructions très claires : maintenir une distance de 5 mètres avec la faune ; éviter de s’asseoir pour ne pas contaminer l’environnement ; désinfecter nos bottes après chaque sortie.
Le lendemain, l’Ortelius a fait un premier arrêt et les zodiacs se sont déployés. Nous avons mis le cap sur l’île Cuverville. Cette île a été découverte lors de l’expédition de 1897-1899 menée par Adrien de Gerlache de Gomery, la première à hiverner en Antarctique. Parmi ses membres se trouvaient Frederick Cook et Roald Amundsen, futurs conquérants des pôles Nord et Sud.
Dès notre première sortie, il était là, à nous escorter. Un léopard de mer ! Sous l’eau, Sandrine était aux anges. Sur l’île, entre des ossements de baleines, nous avons fait la rencontre de centaines de manchots papous. La vue était aussi prenante que l’odeur. Ce matin-là, j’ai passé des heures à les observer. Ils sont aussi drôles en vrai que dans les documentaires. Certains revenaient de la pêche, d’autres, plus jeunes, pourchassaient inlassablement leurs parents pour obtenir du rab. Dans un coin, un pétrel géant dégustait l’un des leurs. Ainsi va la nature.
C’est sur cette île qu’a été découvert le Belgica antartica, le seul insecte terrestre endémique de l’Antarctique. Les fourmis, qui ne sont pas encore arrivées jusque-là, ne dominent donc pas encore le monde ! En fin de matinée, nous avons regagné l’Ortelius pour rejoindre la baie Andvord.
Notre débarquement à Neko Harbor, au 64e degré de latitude sud, a marqué mon premier pas sur le continent. Cette plage enneigée était bercée par les grognements d’un glacier usé par le temps. Là encore, une horde de manchots se prélassaient. L’un d’entre eux allait jusqu’à dérober des cailloux du nid de son voisin pour embellir le sien ! Ce n’était que ma première journée en Antarctique, et j’étais loin d’imaginer tout ce qui m’attendait.
Notre objectif était d’aller le plus loin possible vers le sud en quatorze jours. Pour poursuivre notre descente, nous avons emprunté le chenal Lemaire. C’est encore une fois l’équipage mené par Adrien de Gerlache, à bord de la Belgica (à ne pas confondre avec l’insecte), qui a été le premier à franchir ce passage en 1898. Deux majestueux gardiens de pierre, les pics Una, en gardent l’entrée. Alors que je montais vers la cabine de pilotage pour observer les manœuvres, trois baleines sont apparues : une baleine à bosse et deux rorquals boréals. Ce corridor mène à l’île Booth, où se trouve Port-Charcot, une petite baie baptisée en l’honneur de Jean-Baptiste Charcot. Fils de Jean-Martin Charcot, un éminent médecin dont le nom reste associé à la maladie neurodégénérative dont a souffert Stephen Hawking, Jean Baptiste Charcot était lui aussi médecin, mais également un homme aux multiples passions. D’abord, le rugby : en 1895, il a participé à la finale du championnat de France. Ensuite, la voile : en 1900, il a remporté deux médailles d’argent aux Jeux olympiques de Paris. Enfin, l’exploration.
En 1903, Jean-Baptiste Charcot a fait construire le Français, un trois-mâts goélette de 32 mètres. À son bord, il a dirigé la première expédition française en Antarctique. Pris dans les glaces, Charcot et son équipage ont été contraints d’hiverner pendant neuf mois sur l’île Booth, avant de poursuivre leur périple vers le sud. En 1905, après de nombreuses péripéties, ils sont parvenus à regagner la France, qui les a accueillis en héros. Les résultats de leur mission étaient remarquables : ils avaient cartographié près de 1 000 kilomètres de côtes et rapporté 75 caisses de notes, d’observations, de mesures, ainsi que des collections précieuses destinées au Muséum national d’histoire naturelle de Paris.
C’est sur les traces de cette expédition historique, là où le commandant Charcot et son équipage avaient passé l’hiver, que nous avons mis pied à terre. Porté par la curiosité et un grand respect pour ces pionniers, je me suis lancé à la recherche de leurs vestiges. Sur un coin de l’île, je suis tombé sur les ruines d’un observatoire qu’ils avaient construit. Ce sont également eux qui, il y a plus d’un siècle, avaient érigé ce cairn qui domine encore le sommet de la colline.
En revenant vers l’Ortelius à bord d’un zodiac, nous avons traversé une allée parsemée d’icebergs. Ces glaçons géants se forment par vêlage, lorsque le front d’un glacier se fragmente. Il est étourdissant de penser qu’environ 90 % du volume d’un iceberg est submergé. Et dire que certains font la taille d’une ville, voire d’un département ! Iceberg ou pas, le capitaine n’en démordait pas : direction le Sud !
Sur les coups de minuit, le 25 mars 2023, j’ai rejoint la cabine de pilotage pour partager un moment symbolique avec l’équipage : le franchissement du parallèle de latitude sud 66° 33’, caractérisant le cercle Antarctique, deux cent cinquante ans après James Cook.
Au petit matin, nous sommes arrivés non loin de l’île Pourquoi Pas, dont le nom rend hommage à un navire légendaire. Elle a été découverte en 1909, à l’occasion de la seconde expédition en Antarctique de Jean-Baptiste Charcot. Cette fois, ce n’était pas à bord du Français, mais sur un trois-mâts barque de 40 mètres conçu spécifiquement pour les expéditions polaires, le Pourquoi Pas ? IV.
Une forte houle, conjuguée à une abondance de glace, complexifiait l’approche des zodiacs. Seule l’intervention dévouée de quatre plongeurs, chacun en combinaison et à demi immergé, permettait aux pilotes de se frayer un passage jusqu’au rivage. Nous avons accosté à l’ouest de l’île, sur la pointe Bongrain (ainsi nommée en l’honneur de Maurice Bongrain, second du Pourquoi Pas ? IV ). Cette fois-ci, Sandrine est venue avec nous sur la terre ferme. Les conditions défavorables rendaient toute plongée impossible, alors nous avons marché un peu ensemble avant de prendre des chemins séparés. Malgré notre tendance naturelle à l’extraversion, nous ressentions ce besoin d’explorer seuls les environs, en compagnie de nos pensées.
Une centaine d’otaries à fourrure étaient sur place. Alors que je grimpais une butte, un jeune mâle joueur s’est mis sur ma route. Après un bref face-à-face, il m’a chargé en grognant. Il me prenait sans doute pour un rival potentiel en vue de la saison de reproduction. J’aurais aimé lui expliquer que là n’était point mon intention, mais il ne semblait pas prompt à communiquer. Les guides nous ont expliqué que s’enfuir était une mauvaise idée. La bonne attitude consiste à se grandir et taper des mains pour montrer que l’on est plus impressionnant. L’astuce a fonctionné, l’otarie m’a laissé passer. Plus loin, j’ai fait la rencontre de manchots Adélie, légèrement plus petits que leurs cousins papous. Ils se nourrissent généralement de krill, une petite créature marine à la base de la chaîne alimentaire en Antarctique.
Derrière une montagne, le soleil a brièvement fait son apparition, illuminant mon visage engourdi par le froid. Là, entre les icebergs, les otaries et les manchots, je me suis remémoré ma vie d’avant. Je me suis revu enfermé dans un bureau, en train de vendre mon temps au profit des rêves d’autrui. Je me suis souvenu de ma petite boule noire. Et puis je me suis remercié d’avoir eu le courage de tout quitter. Je rêvais d’une vie d’aventure. « Pourquoi pas ? », m’étais-je dit.
L’après-midi, notre attention a été captée par la Base Y, située sur la voisine île Horseshoe. Cette station de recherche, utilisée par les Britanniques entre 1955 et 1960, a été abandonnée avec tout son matériel : équipements d’expédition, raquettes, réserves alimentaires et journaux d’époque. En inspectant les lieux, je suis tombé sur des relevés météorologiques qui témoignent de l’importance historique de cette base. C’est en partie ici que les premières observations menant à la découverte du trou dans la couche d’ozone ont été effectuées.
Autour de la base, on trouve d’étranges pierres recouvertes de sulfate de cuivre, dont les reflets verdâtres donnent l’impression de sortir tout droit d’un film de science-fiction. Et puis il y a cette crique isolée des vagues, un endroit qui semblait parfait pour un bain polaire. L’eau était à 0 °C. Je m’y suis jeté en souvenir d’un vieux challenge, mais cette fois, je n’y suis pas resté dix minutes !
Le lendemain, nous avons franchi le 68e degré de latitude sud pour atteindre Red Rock Ridge, un lieu le plus souvent inaccessible en raison des glaces. C’était une première pour tous les membres de l’équipage, y compris pour les plus expérimentés comme Bill Smith, Allan White et Gary Miller. Bill était le doyen. À 79 ans, il travaillait encore sur le navire en tant que guide. Allan était le leader de l’expédition. Il explorait les régions polaires depuis près de vingt ans. Enfin, Garry, surnommé « Garypédia », était un biologiste au savoir inépuisable. Cela faisait trente-deux années consécutives qu’il venait étudier la faune en Antarctique.
Un zodiac est parti en reconnaissance. La mission consistait à analyser les potentiels signes de grippe aviaire et les risques pour débarquer. Dans cet environnement isolé, chaque action peut avoir des conséquences amplifiées. En cas de blessure, aucun hôpital n’est à proximité. Bill nous enseignait quotidiennement à regarder puis voir, à entendre puis écouter, à penser puis agir. Une fois à terre, nous étions à nouveau entourés par des centaines d’otaries à fourrure, plus quelques phoques de Weddell aussi mignons qu’impressionnants. Capables de rester pendant plus d’une heure en apnée, et de descendre à près de 600 mètres de profondeur, ils feraient presque passer Stéphane Tourreau pour un amateur !
De retour sur l’Ortelius, le capitaine nous a annoncé une nouvelle amusante : à ce moment-là, nous étions le bateau le plus au sud du monde ! Nous avions quitté Ushuaïa depuis huit jours, et il était désormais temps d’entamer le chemin du retour vers la civilisation.
Au cours de cette remontée, nous avons fait escale sur l’île Stonington. C’est un lieu unique abritant deux stations de recherche abandonnées.
La première, la Base E, a été établie par les Britanniques en 1946. C’était à l’époque la plus grande hutte construite en Antarctique. Là encore, y pénétrer est un véritable voyage dans le temps. On y trouve de nombreuses boîtes de conserve, de la vaisselle ou encore des livres. À l’étage, les fenêtres des dortoirs donnent sur un imposant glacier d’où s’échappent régulièrement d’imposants blocs de glace. Les vagues générées sont parfois assez puissantes pour renverser des icebergs ! Il est difficile d’imaginer que des gens vivaient ici, dans ces condi- tions extrêmes, confrontés pendant de longs mois au froid et à l’isolement.
La seconde station, East Base, a été établie par les Américains, sous la direction de Richard Byrd, entre 1939 et 1941. Elle a été réhabilitée entre 1947 et 1948, lors d’une expédition menée par Finn Ronne. Deux femmes y participaient : Edith Ronne et Jennie Darlington. Ce sont les premières femmes à avoir passé un hiver en Antarctique !
À proximité de la base, j’ai découvert un petit tank enfoui sous un amas de neige. Oui, un tank. Même si son objectif premier était l’exploration et la cartographie, sa présence restait le symbole d’une autre ambition, moins avouable : la revendication territoriale.
Officiellement, l’Antarctique est une terra nulius, c’est-à-dire qu’elle n’appartient à personne. Cependant, de nombreuses nations (dont la France avec la Terre Adélie) ont officieusement revendiqué des portions de ce continent. Un peu partout, des bases scientifiques ont été érigées dans des lieux stratégiques. Des drapeaux y flottent fièrement, et ils ne sont pas blancs. L’intérêt pour l’Antarctique ne se limite pas à la science ; sous les glaces se terre un immense réservoir de pétrole, de gaz naturel, de minerais et d’eau douce.
À date, aucune de ces réclamations n’est reconnue sur le plan international. Pour l’instant, c’est encore un territoire de paix et de coopération. Quelque cinquante pays ont ratifié le traité sur l’Antarctique, qui comprend une série d’accords visant à protéger cette région encore relativement préservée. Parmi ces dispositions, on retrouve l’interdiction de toute activité militaire, d’essais nucléaires ou de dépôt de déchets radioactifs. Les stations de recherche doivent demeurer ouvertes à l’inspection et partager les données récoltées.
En 2048, cet accord crucial sera sujet à révision. Des pays comme la Chine ont déjà entrepris des efforts significatifs pour cartographier les ressources et y établir une présence plus marquée. L’avenir de l’Antarctique est incertain. Il se pourrait que cette terre isolée devienne un point de convergence pour des tensions politiques et économiques. Espérons qu’il ne se mettra pas à chauffer là où il fait froid !
Le neuvième jour s’offrait sous un ciel partiellement ensoleillé, où des rayons perçaient les nuages pour se mirer sur l’eau et les glaces. Depuis le bateau, la vue était étourdissante. Nous nous trouvions alors dans la baie de Marguerite, où se dresse l’île Jenny. La baie a été nommée d’après la femme de Jean-Baptiste Charcot, tandis que l’île a elle été baptisée en l’honneur de l’épouse de Maurice Bongrain. Des sorties de reconnaissance en zodiac ont rapidement été organisées. J’étais à bord de l’un d’eux lorsque j’ai assisté à une scène insolite : deux otaries à fourrure filant à toute vitesse devant nous, suivies par des ailerons… d’orques ! Ici, ces mammifères marins trônent au sommet de la chaîne alimentaire.
Les orques sont réputées pour leurs techniques de chasse élaborées. Par exemple, ils créent des vagues sous-marines pour briser les icebergs, projettent de l’eau pour déloger leurs proies de leur refuge, ou encore soufflent des bulles pour les désorienter. Cette menace constante pousse de nombreuses espèces à chercher refuge sur les rivages.
Sur l’île Jenny, en plus des habituelles otaries, une trentaine d’éléphants de mer s’étaient ainsi rassemblés. Amassés les uns contre les autres, leur calme apparent était ponctué de rugissements éructatifs chaque fois qu’un individu, en se déplaçant, en écrasait un autre sous son poids colossal. Ces mastodontes peuvent peser jusqu’à 4 tonnes et plonger à près de 2 000 mètres de profondeur !
Tous les passagers ayant regagné l’Ortelius, Allan White, le leader de l’expédition, a annoncé l’étape suivante : The Gullet, un étroit chenal. À mesure que la saison avance et que la glace s’accumule, il devient de plus en plus difficile de le traverser. Pour ressortir de ce passage, deux options sont possibles : la voie ouest, plus large et systématiquement empruntée ; et la voie est, appelée « chenal Gunnel », beaucoup plus technique. Nous étions certes la dernière expédition avant l’arrivée de l’hiver, mais les conditions météorologiques étaient exceptionnelles depuis quelques jours. Per Andersson, notre capitaine, a choisi la voie la plus ardue. Au terme de manœuvres précises, il est parvenu à nous conduire de l’autre côté.
J’étais sur le pont avec Sandrine lorsque le navire a jailli de l’étroit passage. Une récompense nous y attendait. Un spectaculaire iceberg, au moins trois fois plus grand que l’Ortelius, se dressait dans l’alignement du coucher de soleil. Je suis resté sans voix face à cette scène époustouflante. La chance sourit bel et bien aux audacieux ! Pour l’anecdote, lorsque l’équipage a tenté d’ajouter cette étape dans le logiciel de navigation, le chenal Gunnel n’était pas disponible tant il est peu pratiqué. Désormais, l’option existe !
Le dixième jour, escortés par des baleines à bosse, nous avons à nouveau parcouru le chenal Lemaire, cette fois en sens inverse, avant de marquer un arrêt sur la Pointe Damoy. Ce site abrite ce qui est probablement le lounge le plus isolé du monde. Entre 1975 et 1993, ce refuge servait de point de transit pour les scientifiques britanniques qui arrivaient par bateau. Ils y attendaient ensuite l’arrivée d’un avion pour les mener vers les bases situées plus au sud. Ce lounge offre une proximité unique avec des manchots papous, ce qui compense bien largement l’absence de wifi !
En escaladant la colline dont le sommet servait autrefois de piste d’atterrissage, on aperçoit au loin Port Lockroy, la destination la plus prisée de la péninsule. Dans cette baie, sur la petite île du Goudier, se niche une ancienne station britannique, la Base A, depuis transformée en musée. Elle abrite aussi le bureau de poste le plus austral du monde ! D’ici, vous pouvez envoyer une lettre avec le tampon officiel de l’Antarctique. Au moment de notre passage, si tard dans la saison, ce « village » avait été déserté pour l’hiver.
Jour 11. C’est déjà notre dernière escale ! L’île de la Déception doit son nom à son apparence trompeusement ordinaire ; elle cache pourtant bien des secrets. Empreinte de mystères et de légendes, elle serait le lieu de résidence du dieu Neptune. Une unique entrée, large d’à peine 230 mètres, surnommée les « Forges de Neptune », permet d’accéder à Port Foster, une grande baie qui couvre la majorité du centre de l’île. Naviguer à travers cette ouverture est un véritable défi, exacerbé par la présence de Raven Rock, un bas-fond situé juste au milieu du passage, immergé sous seulement 2,5 mètres d’eau. À l’aller, la météo capricieuse avait empêché toute approche, mais cette fois, les éléments étaient avec nous ! Le capitaine Per Andersson a tenté sa chance… avec succès !
À l’entrée de la baie se trouve une petite alcôve naturelle. Elle servait jadis de base aux chasseurs de baleines venus de Norvège et du Chili. Ils y ramenaient les carcasses de ces géants des mers pour en extraire l’huile dans de grandes chaudières, qu’ils stockaient ensuite dans des citernes de fer encore visibles aujourd’hui.
L’île de la Déception abrite aussi des colonies de manchots à jugulaire et un volcan encore actif. En 1969, une éruption a endommagé plusieurs stations scientifiques (britannique, chilienne et argentine). La lave a également recouvert un cimetière où reposaient des baleiniers. La dernière éruption date de l’année suivante, en 1970. Un temps, je me suis écarté des autres pour aller marcher seul dans le cratère. Les coulées noires, tachetées de neige, créaient un paysage d’une splendide désolation.
Enfin, nous avons levé l’ancre pour traverser une nouvelle fois le passage de Drake, un périple qui nous ramènerait, trois jours plus tard, en Argentine. L’arrivée à Ushuaïa a conclu cette expédition dans l’un des endroits les plus reculés et fascinants de la planète. Et assurément l’un de mes plus mémorables souvenirs !
Cook, Dumont d’Urville, Clark Ross, De Gerlache, Charcot, Shackleton, Amundsen, Byrd, Darlington, Ronne et tant d’autres… Quelle flamme ardente animait ces hommes et ces femmes ? Qu’est-ce qui les poussait à aller au-delà du connu, là où la nature se montre dans sa splendeur la plus sauvage ? Était-ce la quête d’un rêve, le désir de connaissance, la soif de gloire ? Ou peut-être une recherche plus intime, un voyage vers leur propre essence ?
Je crois que ces illustres noms incarnent cette aspiration inhérente à l’humanité, ce désir profond, trop souvent refoulé, d’aller voir ce qui se cache derrière l’horizon. Aujourd’hui, de nouvelles frontières nous appellent – la Lune, Mars et au-delà. L’Homme continuera toujours d’explorer, non par nécessité pour sa survie, mais parce qu’il est habité par ce besoin de comprendre quelle est sa place dans l’Univers.
Cette même flamme brûle en moi. En Antarctique, après plus de mille jours à parcourir le monde, j’ai fait un choix. Celui de mettre un terme à ma vie de nomade, pour entamer ma vie d’explorateur. Quelle différence ? Un foyer. Un lieu d’où partir, mais aussi où rentrer se reposer, écrire et partager. Je suis désormais en quête d’un chez-moi. Ce n’est pas un renoncement à l’aventure, mais une nouvelle manière de l’embrasser. De cette base, je pourrai me propulser vers des challenges toujours plus ambitieux.
J’ai passé ma vingtaine à déconstruire : mes croyances, mon éducation, mes barrières. Je passerai ma trentaine à construire : une philosophie, une famille, un héritage.
