La cosmogonie Bribri

Ulysse Lubin

26/3/2021

5

min de lecture

J'ai passé une semaine dans la jungle, au Costa Rica, avec Káshö, un indigène de la tribu Bribri. Le récit de cette aventure est dans mon livre 1000 jours en quête de sens et dans ce documentaire de 40 minutes :

Ce que je veux partager ici, c'est autre chose : leur cosmogonie.

Chaque soir, au coin du feu, Káshö m'ouvrait les portes de sa spiritualité. Il me parlait de Sibö, le grand architecte. De Irìria, la Terre mère. De SólKula, le leader des démons. Et de ce que ce peuple 'un peuple qui se considère comme le gardien de la nature peut nous apprendre sur notre propre place.

La forme du monde

Pour un Bribri, le monde est une vaste demeure soutenue par huit piliers.

Elle prend la forme de deux cônes superposés : l'un pointe vers le haut, l'autre vers le bas. Chacun est segmenté en plusieurs niveaux.

Nous, les humains, occupons le premier étage supérieur.

Au-dessus logent Dualök, Bkùblu et Dî blû, les esprits qui protègent les plantes, les animaux et les eaux.

Plus haut encore se trouvent des esprits moins sympathiques, responsables des maladies et du chagrin.

Au sommet trône Sibö.

Quant aux profondeurs, je n'ai pas été instruit de leurs mystères.

Le monde vu par les Bribris

Ce qui m'a frappé dans cette architecture, c'est qu'elle nous place au premier étage d'une maison partagée, pas au sommet d'une pyramide.

La création de la Terre

Autrefois, la Terre était dirigée par SólKula, le leader des démons. Sibö est venu à bout d'eux après une guerre dont les détails m'échappent. L'issue de ce conflit a laissé un monde désolé et stérile.

Sibú, sur son skateboard

Sibö cherchait comment ramener la vie.

Il avait une sœur, Nâîtmi, dont la fille, Irìria, semblait particulièrement fertile. Il l'a appris grâce à Dukùl blû, une chauve-souris, qu'il avait envoyée sucer le sang d'Irìria. Des défécations de la chauve-souris jaillissaient des plantes.

Dukúr Bulu

Sibö s'est mis à convoiter ce pouvoir.

Il a organisé une grande fête à Suláyum, le cœur du monde bribri. Il a invité Bikakra, la grand-mère d'Irìria, pour procéder à la cérémonie de la boisson sacrée.

Lors de la fête, la matriarche, emportée par la danse, a perdu l'équilibre. Sa petite-fille a chuté. Les pas des danseurs ont piétiné Irìria, modelant les montagnes et les collines. Son sang s'est épanché sur la Terre, engendrant les rivières et la végétation.

C'est pour cela que chez les Bribris, lorsqu'on prie la Terre mère, on s'adresse à Irìria.

À chaque fois que Káshö préparait du chocolat chaud, il en versait quelques gouttes sur le sol pour la remercier.

La création des Hommes

Sibö avait anticipé l'instant.

Il a dispersé des graines, dont les teintes ont donné naissance aux différents grains de peau des peuples autochtones. Chaque clan a pris le nom d'une graine.

Il les a chargés d'une mission : protéger la nature.

Voilà pourquoi, à la question « Pourquoi les Bribris sont-ils sur Terre ? », ils répondent qu'ils sont les gardiens de l'environnement, des mythes et des traditions.

Quant à nous, les non-indigènes, ils nous comparent aux fourmis coupe-feuille.

Parce que nous travaillons tout le temps, et que nous dévastons tout sur notre passage.

Un dépouillage en direct

Les huit piliers

Au centre du village, nous avons eu le privilège d'entrer dans une usurë, la maison traditionnelle à l'architecture conique. À l'intérieur, des bancs disposés en cercle pour ceux qui écoutent, et un hamac pour celui qui parle. Les histoires des Bribris se transmettent à l'oral.

Une usurë

Huit piliers soutenaient la structure. Chacun incarne l'une des huit vocations traditionnelles :

  1. Blû, le roi, qui représente
  2. Uséköl, le guerrier, qui protège
  3. Awâ, le chaman, qui soigne en se connectant à la nature
  4. Ököm, le médecin légiste, qui purifie le corps des défunts
  5. Bikákla, le maître des cérémonies, qui s'occupe de la logistique
  6. Tsókol, le chanteur, qui garde et transmet les légendes
  7. Siâ tami, le gardien de la pierre sacrée
  8. Tsirû tami, la préparatrice de chocolat, qui mijote la boisson sacrée pour les grandes célébrations

Les Bribris sont organisés en clans de tradition matrilinéaire. Chaque clan était historiquement responsable de l'un des huit métiers.

Aujourd'hui, deux n'existent plus.

Les guerriers ont été massacrés lors des révoltes contre les conquistadors espagnols. Quant au dernier roi, Antonio Saldaña, il a été empoisonné en 1910, tout comme son héritier, au cours d'un conflit avec une compagnie bananière américaine qui s'appropriait leurs terres.

Dans la culture Bribri, lorsque quelque chose a été perdu, il est dans l'ordre des choses de l'accepter et de ne pas le remplacer. Ces deux métiers se sont éteints.

Les chamans, ou awâ, sont choisis jeunes. Ils doivent, au cours d'une très longue formation, apprendre à maîtriser chaque plante. Lorsqu'il soigne, l'awâ se connecte spirituellement à la nature et au malade. Son savoir se transmet oralement. Dans une usurë, c'est le soir, depuis le hamac, qu'il enseigne aux plus jeunes ce qu'il sait.

C'est notamment comme cela que Káshö a appris autant de choses.

D'ailleurs, kasho signifie cacao, l'autre pilier de la culture Bribri.

Fèves de cacao avant séchage

À l'origine, le cacaoyer était une femme, que Sibö transforma en arbre. Ses branches ne sont jamais utilisées pour faire le feu, et seules les femmes peuvent préparer et servir la boisson sacrée.

La pâte de cacao se mélange avec de l'eau bouillante. Une fois, j'ai demandé à Káshö si on pouvait mettre du lait à la place. Sa réponse a été sans appel :

« Flèche dans le cœur. »

Ce que j'en garde

Les Bribris ont été chargés par Sibö de veiller sur la nature. Pour eux, nous sommes leurs petits frères, inconscients de ce que nous faisons.

À travers ses actions, Káshö m'a montré ce que respecter la nature signifie. À chaque fois que l'on prenait, il fallait rendre. Avant notre départ, nous avons replanté huit boutures de gavilán, l'arbre qui nous avait fourni le bois nécessaire à notre séjour.

Une cosmogonie, ce n'est pas qu'un récit. C'est une philosophie de vie.

« Si tu n'embêtes pas la jungle, la jungle ne t'embête pas. » — Káshö

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