Comment j'ai mémorisé 1000 décimales de Pi

Ulysse Lubin

15/4/2020

9

min de lecture

« Je vais relever 100 challenges à travers le monde. »

Lorsque j'ai mentionné que mon premier défi serait de mémoriser 1000 décimales de π, on ne m'a pas vraiment pris au sérieux.

Mon entourage pensait que c'était impossible et que je reviendrais vite à la raison pour me trouver un « vrai job ». De mon côté, j'estimais être capable d'y parvenir en une dizaine de jours.

Finalement, tout le monde a eu tort.

Avant de plonger dans la méthode, un détour rapide sur le fonctionnement de la mémoire.

Elle repose sur trois étapes :

  • L'encodage, à partir de nos sens
  • Le stockage, qui implique des structures cérébrales comme l'hippocampe
  • La restitution, lorsque l'information refait surface

Chaque fois que vous répétez quelque chose, votre cerveau renforce le chemin neuronal en ajoutant des couches de myéline. C'est sa manière de dire : ce chemin est important, prenons-en soin.

Avec ces bases en tête, je vais revenir sur mes méthodes pour emmagasiner rapidement une grande quantité d'information.

Construire ses outils

La table de rappel

Avez-vous déjà associé une odeur, une photo ou une musique à un souvenir ? Notre cerveau est conçu pour analyser et interpréter les stimuli de notre environnement en se basant sur nos sens.

Problème : π est intangible.

Un nombre n'est pas le plus pratique pour stimuler la mémoire. Si je veux distinguer une orange d'un citron, je peux me baser sur la forme, la couleur, le goût ou encore l'odeur. Mais si je souhaite différencier 71 de 72, c'est tout de suite plus délicat. Que ce soit sur ce qu'ils représentent (par exemple 71 allumettes vs 72 allumettes), l'aspect visuel (la forme des nombres), ou le son que je produis en les récitant, ce sont deux nombres assez similaires. On risque facilement de les confondre.

C'est là qu'intervient notre premier outil : la table de rappel.

L'idée est d'associer une image à un chiffre. L'avantage des images, c'est qu'elles peuvent s'associer pour créer des histoires, et notre cerveau, il adore les histoires !

Une table de rappel, c'est donc un code changeant un nombre en image.

Exemple :

  • 0 : Un trou (c'est rond)
  • 1 : Une frite (la forme fait penser à un 1)
  • 2 : Une paire de chaussettes (les chaussettes vont toujours par paire, soit 2)
  • 3 : Un cheval en bois (pour le cheval de Troie)

Plutôt que d'apprendre une série de chiffres, on pourrait alors se raconter une histoire en associant ces images.

Pour 0 3 1 2 : un trou, un cheval, une frite, des chaussettes. Vous voyez la limite — quatre chiffres seulement.

On préfère donc associer chaque image à un nombre composé de 2 chiffres (00, 01, 02, ... 98, 99).

Par exemple, j'associe le 10 à Zidane qui portait le numéro 10 en équipe de France, ou encore le 65 à un Schtroumpf pour la fameuse chanson « I'm blue » de Eiffel 65.

À ce stade, on a transformé 1000 chiffres en 500 images pouvant interagir entre elles.

La méthode PAO

La méthode PAO consiste à se créer une table de rappel sous stéroïdes. Pour chaque nombre entre 00 et 99, on associe non seulement un personnage (P), mais aussi une action (A), avec un objet (O).

On factorise ainsi six chiffres en une seule image.

Par exemple, pour le 10, mon personnage sera Zidane, l'action celle de jongler, et l'objet un ballon de football. Pour le 65, j'imagine un Schtroumpf, avec l'action de rétrécir, et un champignon en objet.

On découpe alors π en blocs de six chiffres. Les deux premiers chiffres seront associés à un personnage, les deux suivants à une action, et les deux derniers à un objet.

π commence par 3, 14 15 92 65 35 89…

On a ici deux blocs de six chiffres : 14 15 92 et 65 35 89.

Pour le premier bloc :

  • P = 14
  • A = 15
  • O = 92

Soit le personnage de 14, faisant l'action de 15, avec l'objet de 92.

Pour le second bloc :

  • P = 65
  • A = 35
  • O = 89

Soit le personnage de 65, faisant l'action de 35 avec l'objet de 89.

Pour créer des associations, il existe plusieurs méthodes :

  • Utiliser des associations évidentes pour vous. Vous pouvez commencer par le personnage, l'action, ou l'objet, puis compléter les autres éléments.
  • Trier par catégorie, comme associer des super-héros de 10 à 19, des amis de 20 à 29, des sportifs de 30 à 39, et ainsi de suite jusqu'à 99.
  • Faire rimer un objet avec le nombre : 82 rime avec pneu, 83 rime avec carquois, etc.
  • Taper le nombre dans Google si vous n'avez pas d'idée. Par exemple, en cherchant 36 dans Google j'ai découvert que c'était le numéro atomique du Krypton => P = Superman, A = Tirer un laser avec ses yeux, O = Kryptonite.

Plus ce sera personnel et évident, et plus il sera simple de vous en rappeler. Personnellement, je n'ai pas de logique particulière dans ma table de rappel. J'ai simplement cherché à créer les associations les plus parlantes pour moi.

En voilà un extrait :

Chaque association a une logique différente :

  • 10 : Numéro de Zidane
  • 11 : La forme du 11 fait penser à des bâtons de ski -> Les Bronzés
  • 12 : Âge de Peter Pan
  • 13 : Département de Marseille -> Jul
  • 14 : Louis XIV
  • 15 : Le XV de France

Construire une table PAO prend du temps. J'y ai passé presque deux après-midi — l'étape la plus difficile du challenge.

D'ailleurs, j'ai mémorisé les 1000 premières décimales de π sans connaître ma table de rappel par cœur. Il ne m'est pas toujours aisé de donner l'image associée à un nombre. En revanche, je suis beaucoup plus à l'aise pour dire quel est le nombre associé en pensant à une image.

J'ai ensuite découpé π en blocs de six chiffres, et réalisé toutes les associations dans une spreadsheet (que vous pouvez copier pour construire votre propre table de rappel en remplissant l'onglet « Table data »).

Je me suis aussi amusé à compter les récurrences les plus fréquentes.

Chez moi, le personnage qui revient le plus souvent est Gaël Faye (le P de 75), l'action celle de gonfler (le A de 19), et l'objet une caméra de cinéma (le O de 60). Pourtant, aucun d'entre eux n'est lié à la récurrence du chiffre la plus courante (P, A et O confondus) qui est 59.

C'est inutile, mais je trouve ça cool.

Les palais mentaux

Un palais mental, c'est un lieu que vous connaissez bien. Vous le connaissez si bien que vous êtes capables de vous y balader mentalement. Dans ce lieu, vous avez des endroits bien définis, comme la douche ou le lavabo d'une salle de bain. Ces endroits seront vos points de repère, puisque dans chacun, vous placerez un bloc de six chiffres, représentant un personnage réalisant une action avec un objet.

Cette technique a un nom : la méthode des loci (« lieux » en latin). Elle remonte à l'Antiquité — les orateurs grecs et romains s'en servaient déjà pour mémoriser leurs discours.

Le jardin de la maison de ma mère est l'un de mes palais mentaux. Je le visualise parfaitement, et je sais qu'à droite en rentrant, il y a toujours une voiture blanche. C'est pourquoi j'y ai placé le second bloc 65 35 89, ce qui donne dans ma table de rappel : Un Schtroumpf qui médite avec une Tour Eiffel.

J'imagine donc un Schtroumpf sur le toit de la voiture, en position de méditation, avec une Tour Eiffel miniature posée à côté de lui. L'avantage, c'est que tout se passe dans votre tête. Vous pouvez donc imaginer n'importe quoi.

Astuce : plus c'est absurde, plus vous le retiendrez.

Si je reprends mon exemple précédent, j'ai plus de chance de retenir la scène en plaçant la Tour Eiffel en équilibre sur la tête du Schtroumpf pendant qu'il médite.

Vous allez donc vous balader dans vos palais mentaux, en visualisant chaque image. Il n'y a plus qu'à réciter les nombres qui y sont associés. Essayez. C'est plus facile à faire qu'à dire !

D'ailleurs, vous pouvez rajouter sur votre feuille de calcul une colonne avec des indications pour chaque spot afin de ne rien oublier, ainsi qu'un code couleur pour chaque changement majeur de lieu. Par exemple, j'ai utilisé le jaune pour un changement d'endroit au sein du même palais mental (par exemple pour remonter de la cave à la cuisine), et le rouge pour passer d'un palais mental à un autre. Cela permet de très vite se repérer.

Mémoriser

Outils en place. Place à l'apprentissage.

J'ai procédé par palais mental. Pour ma première séance, j'ai rempli toute la maison de ma mère, en plaçant un total de 300 décimales. Je me baladais à l'intérieur, m'arrêtant à chaque spot, visualisant chaque association. Puis, j'avançais. Ensuite, j'ai reparcouru le trajet plusieurs fois pour bien m'en souvenir.

Je me suis d'ailleurs imposé une petite règle pour ne pas me perdre en chemin : j'avancerai toujours en longeant le mur de droite. Efficace si, comme moi, vous vous perdez souvent.

Au début de la seconde séance, j'ai commencé par répéter les 300 premières, et à ma grande surprise, je n'ai fait qu'une seule erreur. Je commençais à prendre le coup, et à aller de plus en plus vite. J'ai rempli deux palais mentaux supplémentaires, à savoir la maison de mon enfance, et les bureaux de mon ancienne entreprise, montant ainsi à 756 décimales.

Lors de la dernière séance, j'ai placé les dernières décimales dans l'un de mes appartements lorsque je vivais à Saint-Étienne, puis dans le bar que j'avais l'habitude de fréquenter à l'époque. J'ai ensuite relié chaque palais mental avec une petite histoire.

À ce stade, j'apprenais plus d'une centaine de décimales par heure.

Si aujourd'hui je pense être techniquement capable de mémoriser 1000 décimales en une seule journée (en étant à fond), il ne sert à rien de courir. Le sommeil ancre ce que vous venez d'apprendre.

Mal dormir, c'est mal apprendre.

Lors de ces trois jours, je me récitais chaque soir toutes les décimales que je connaissais. Je recommençais au matin, après m'être réveillé. C'était très efficace pour fixer les images dans ma mémoire. Lorsque j'avais du mal à retenir un bloc, je rajoutais des détails (souvent absurdes) à mon image. Cela peut paraître contre-intuitif de rajouter des éléments, mais cela peut vous aider à retenir.

Si vous voulez m'entendre réciter des décimales pendant 20 minutes, voilà de quoi vous aider à dormir pour mieux ancrer vos apprentissages !

Conclusion

Cela peut vous paraître absurde de mémoriser autant de décimales de π. Pourtant, pensez au nombre d'informations que vous emmagasinez chaque jour. Avec une image en six chiffres, on peut déjà encoder n'importe quelle date.

Ces méthodes s'adaptent aussi pour mémoriser un discours ou préparer une présentation.

Ai-je une bonne mémoire ?

Pas plus que vous.

Avec un peu de détermination et les bons outils, je suis persuadé que tout le monde en est capable.

Quelques années plus tard, après avoir relevé des dizaines de défis de ce type, j'ai rédigé un guide complet pour apprendre à apprendre.

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