Pourquoi la fourmi balle de fusil fait si mal ?

Ulysse Lubin

12/2/2021

6

min de lecture

Je me suis fait piquer par une fourmi balle de fusil.

La scène a fait +1M de vues sur YouTube.

Mais ce qui m'intéresse au fond, c'est de comprendre pourquoi ça fait si mal ?

Voilà la bête

L'échelle de Schmidt

Justin O. Schmidt était un entomologiste américain. Pour mesurer la douleur des piqûres d'insectes, il a fait une chose très simple : il s'est fait piquer par tout ce qu'il pouvait trouver.

Pendant trente ans, il a documenté plus de 80 espèces d'abeilles, de guêpes et de fourmis. Il en a tiré un index qui porte son nom : l'échelle de Schmidt de la douleur des piqûres d'insectes.

Quelques repères :

  • 1,0 — Petites abeilles (Halictidae) : douleur légère, éphémère
  • 1,2 — Fourmi de feu (Solenopsis invicta) : aiguë, soudaine, légèrement alarmante
  • 2,0 — Abeille européenne, frelon, guêpe commune : douleur chaude, fumante
  • 3,0 — Guêpe Polistes : caustique, brûlante
  • 4,0 — Guêpe Synoeca : comparable à de la torture
  • 4,0 — Guêpe Pepsis (tarentula hawk) : aveuglante, féroce, électrique
  • 4,0+Fourmi Paraponera clavata : « douleur pure, intense, brillante »

Schmidt lui-même décrit la piqûre de la Paraponera ainsi :

« Marcher sur du charbon ardent avec un clou de trois pouces planté dans le talon. »

Et il conclut :

« Je suis convaincu que les fourmis balles sont le Saint Graal des insectes piqueurs et délivrent la piqûre la plus douloureuse de tous les insectes sur Terre. »

La note maximale de son échelle. Mais pourquoi cette fourmi surpasse-t-elle toutes les autres ?

Pourquoi ça fait si mal

Pour comprendre, il faut regarder de près ce qu'elle injecte.

Le venin de la Paraponera clavata contient un peptide remarquable : la ponératoxine. Une chaîne de 25 acides aminés, sans structure complexe, qui fait pourtant quelque chose qu'aucune autre toxine d'insecte ne fait aussi bien : elle pirate le signal électrique de nos neurones.

La plupart des venins d'insectes provoquent une douleur par inflammation. L'abeille injecte de la mellitine qui détruit les tissus, ton corps réagit, tu as mal. C'est brutal mais éphémère.

La ponératoxine, elle, ne casse rien. Elle détourne le câblage.

Comment fonctionne un influx nerveux

Nos neurones communiquent par signaux électriques. Ces signaux sont pilotés par des canaux à ions sodium dans la membrane des cellules nerveuses — des sortes d'écluses microscopiques qui s'ouvrent, laissent entrer des ions, puis se referment pour propager le message.

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Un cycle simplifié :

  1. Repos — le neurone est polarisé à -70 mV
  2. Excitation — un stimulus ouvre les canaux sodium, les ions Na⁺ entrent en masse, la charge devient positive
  3. Dépolarisation — le signal se propage le long de l'axone
  4. Repolarisation — les canaux sodium se ferment (s'inactivent), les canaux potassium s'ouvrent, le neurone revient à son état initial
  5. Repos — prêt à transmettre le prochain signal

Tout cela en quelques millisecondes. Le signal court, remonte au cerveau, qui l'interprète. Si c'est un signal de douleur, tu ressens la douleur. Et normalement, le signal s'arrête.

Ce que fait la ponératoxine

Elle empêche les canaux sodium de s'inactiver.

Au lieu de se refermer après avoir laissé passer le signal, les canaux restent en position hyper-excitable. Le seuil d'activation s'abaisse. Le moindre stimulus relance le neurone, qui tire en rafale.

C'est comme une gâchette coincée sur "ultra-sensible". Le neurone ne s'arrête plus. Le cerveau reçoit un signal de douleur en continu, pendant des heures.

La ponératoxine cible particulièrement les canaux présents dans les neurones qui transmettent la douleur (les nocicepteurs).

Un venin optimisé pour nous

Voilà le plus étrange : la fourmi ne mange pas de mammifère, elle chasse des arthropodes. Alors pourquoi un venin aussi efficace contre nous ?

Une étude publiée dans Nature Communications en 2023 répond : sa toxine est "vertebrate-selective". Son action sur les canaux sodium des invertébrés est modeste. Mais sur ceux des vertébrés, elle est redoutable.

L'hypothèse des chercheurs est simple : le venin n'est pas là pour tuer. Il est là pour dissuader.

Un singe qui attrape une fourmi balle-de-fusil ne meurt pas. Mais il s'en souvient pour la vie. Et aucun de ses congénères n'essaiera. La douleur est si intense et si prolongée qu'une seule rencontre suffit à créer une répulsion durable.

Côté bénéfice évolutif, c'est idéal. La paraponera forme de petites colonies de quelques centaines d'individus et se balade en solo dans la canopée. Elle n'a pas de "meute" pour la défendre. Elle a développé une autre solution : une toxine si puissante qu'elle n'a plus besoin de se défendre. On lui fout la paix.

Combien de temps ça dure

Le pic est rapide. Puis la douleur décroît par vagues lancinantes pendant 12 à 24 heures. Certaines régions d'Amérique latine l'appellent d'ailleurs hormiga veinticuatro (la fourmi 24 heures).

Les symptômes documentés dans la littérature médicale incluent fièvre, sueurs froides, nausées, tachycardie, tremblements incontrôlables et paralysie locale transitoire. La récupération complète peut prendre une semaine après une seule piqûre.

Le rite Sateré-Mawé

Certains peuples d'Amazonie utilisent cette fourmi dans leurs rites de passage à l'âge adulte.

Le plus documenté est celui des Sateré-Mawé, un peuple de la moyenne Amazonie brésilienne. Ils appellent la cérémonie le Waumat, ou « danse de la Tucandeira ».

Les anciens rassemblent des dizaines de fourmis balles-de-fusil qu'ils endorment dans une décoction sédative. Pendant qu'elles sont inconscientes, ils les tissent une à une dans un gant de feuilles de palme, dards tournés vers l'intérieur. Quand les fourmis se réveillent, elles sont piégées. Leurs dards pointent vers la main qui enfilera le gant.

Le jeune initié enfile le gant et doit le porter une dizaine de minutes en dansant, pour tenir la douleur.

Pour atteindre le statut de guerrier adulte, il devra répéter l'épreuve au moins vingt fois dans sa vie, étalées sur des mois, parfois des années. La première session lui donne le droit de se marier.

C'est l'une des initiations les plus douloureuses documentées sur Terre. Et elle dure depuis des siècles.

Les singes qui se font piquer une fois ne reviennent pas. Les Sateré-Mawé, eux, y retournent volontairement. Je me demande ce qu'ils savent sur la douleur que nous avons désappris.

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